Toussaint 2001 : La Kabylie en marche

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Témoignage de Nicole Logeais, enseignante à Saint Malo.

Le témoignage de Nicole Logeais à propos de la marche d’Ighil Imoula le 1er novembre dernier.

C’est le 3e séjour que j’effectue en Kabylie depuis avril.

Cet automne, restaient encore bien présents et bien pesants les stigmates de la violente répression du Printemps noir : portraits de jeunes assassinés, drapeaux noirs et banderoles noires, gendarmeries calcinées…

Les marches de la Kabylie sur Alger étant impossibles , les Kabyles étant déclarés indésirables dans leur capitale, la coordination des comités de village a riposté en déclarant indésirable en Kabylie tout émissaire du pouvoir central .

C’est pourquoi cette Toussaint n’était pas une Toussaint ordinaire: pour commémorer le 1° novembre 1954, début de la guerre d’indépendance : pas d’officiels avec leurs gerbes et leur langue de bois.

La Kabylie a décidé de se réapproprier les dates marquantes de son histoire dont les valeurs de démocratie et de pluralisme ont été détournées, bafouées .

Comme le 20 août à Ifri, lieu du Congrès de la Soummam, ce 1er novembre, la coordination appelait à une marche à Ighil Imoula au pied du Djurdjura, lieu où a été ronéotée l’appel à l’indépendance du FLN. Les jours d’avant, partout en Kabylie des affiches en noir et blanc et des annonces au haut-parleur rythmées par des chansons de Matoub Lounès ont appelé à la marche et à la grève générale.

Le matin du 1er novembre, des centaines de fourgons ,de camions ,de cars ,banderoles au vent ( en berbère ou en Français, jamais en arabe) se mettent en mouvement sur la route des Ouadhias : image saugrenue en apparence que ce long cortège qui roule dans la poussière des routes défoncées et s’enfonce dans la forêt devant le barrage de l’armée figé sur place au carrefour de Taghourt.

Mais l’objectif est clair: à partir des Ouadhias, des dizaines de milliers de marcheurs sur 7 km montent vers le village d’Ighil Imoula et le Djurjura résonne de tous les cris de la Kabylie , ceux du printemps noir “pouvoir assassin, ulac smah ulac ( pas de pardon)… mais aussi “ allez , allez , allez , l’autonomie, l’autonomie” .

Les drapeaux berbères avec des immenses “AZA” claquent au vent

Les drapeaux berbères avec des immenses AZA claquent au vent. Image surprenante que ces jeunes , ceux qui ont harcelé jour et nuit la gendarmerie , symbole d’un Etat colonialiste et répressif, ces jeunes émeutiers donc, main dans la main, le regard fier, assurant la protection de la gendarmerie calcinée refermée sur les gendarmes séquestrés..

Au mémorial, la coordination lance un appel à continuer la lutte jusqu’à la satisfaction des revendications . Avant de se fondre dans les routes des montagnes les marcheurs ont crié et chanté leur volonté farouche de faire aboutir un combat ancestral pour la l’identité, la dignité, la justice.

Le lendemain matin à 11 heures ( un vendredi jour férié, moment où en général la vie s’étire doucement) une foule compacte d’hommes a envahi le théâtre de Michelet pour assister à un débat public sur l’autonomie à l’initiative des animateurs du MAK ( Mouvement pour l’Autonomie de la Kabylie).

“Notre langue reniée, notre peuple opprimé, la seule solution est de construire l’autonomie”

Ferhat Mehenni, chanteur, figure emblématique du printemps berbère de 1980, rappelle l’ engagement de la Kabylie dans le combat pour l’indépendance, puis pour l’identité berbère et la démocratie : “ devant l’impasse actuelle explique-t-il, pour ne plus voir nos enfants assassinés, , notre langue reniée, notre peuple opprimé, la seule solution est de construire l’autonomie” .

Le débat s’engage : c’est une longue chaîne qui attend patiemment derrière le micro pour discourir , polémiquer : des interrogations, de l’incrédulité parfois, de l’assentiment souvent, de la passion toujours et …des cris du coeur : “ vous me plaisez , je suis venu vous le dire” .

Il est 14 heures, la salle applaudit, Ferhat est chaleureusement entouré comme dans la marche de la veille. “ Depuis que nous avons lancé l’appel à l’autonomie le 5 juin m’explique-t-il, nous n’arrivons pas à répondre à la demande qui nous vient des villages les plus reculés de Kabylie. C’est comme si nous avions libéré une espérance longtemps enfouie”.

Au village juste au – dessus à Tiferdout le plus haut de Kabylie, la population commémore l’assassinat le 2 novembre 1982 ( déjà!)du 1er étudiant ( Kamel Amzal) assassiné par les islamistes à Alger pour son engagement démocratique. Les jeunes montrent avec fierté le journal de leur association , reflet de leurs aspirations et de leur combat ( hommage à tous les jeunes assassinés, hier et aujourd’hui, poésie berbère….). “ La conférence vous a plu? – évidemment ! on est d’accord.”

Trop de morts, trop de jeunes assassinés!

De marche en marche, de conclave en conclave, la Kabylie depuis ce printemps noir , endeuillée mais rebelle et inventive cherche la voie qui la libérera définitivement de siècles d’ostracisme et de répression.

L’horizon est encore bien incertain car rien n’est acquis sauf dans les têtes. Il ressort de cette Toussaint peu ordinaire une certitude : rien ne sera plus jamais comme avant, la Kabylie a pris son histoire et son avenir en main.

Nicole Logeais, enseignante à St Malo.

Tizi-Ouzou le 3 novembre 2001

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