Sur le seuil de la porte, il dit toujours : merci Hamid !

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Sur le seuil de la porte, il dit toujours : merci Hamid !

Sur le seuil de la porte, il dit toujours : merci Hamid ! Heureusement que vous êtes là ! Il m’embrasse aussi avant de repartir. C’est un rituel affectif immuable qui dure depuis trois ans. Cette mystérieuse et invariable expression à chaque fin de séance m’a toujours interrogé…Je viens de comprendre aujourd’hui le sens réel et la résonance profonde de ces quelques mots.

Nous avons abordé la question de son incapacité à supporter les pleurs de sa fillette de 7ans a chaque contrariété. En miroir ( grimaçant ) il se met inévitablement à chaque fois en colère. Une colère irrépressible qui le submerge, plus rapide que la vitesse de l’éclair, mais qui le rend sombre, dit-il. Il lui assène alors des principes de la morale et accable cette pauvre petite de reproches. Elle est d’ailleurs suivie ( ou poursuivie ? ) en thérapie individuelle..

Alors, je lui demande s’il se souvient de ses pleurs quand il était enfant ? L’expression des pleurs était fortement découragée dans sa famille. Il avait un père négligent et une mère guerrière, sans état d’âme. Cette femme assurait toute seule un quotidien difficile. C’était la survie dans cette province perdue. Marche ou crève ! Je lui demande s’il a pu pleurer un jour dans les bras d’un être cher, d’un proche ou d’une personne secourable ? Après une relaxation, il plonge profondément dans ses sensations et ses réminiscences. Comme dans un rêve une émotion liée à un souvenir lointain va émerger au bout d’un long moment…

Il vient de se rappeler de son grand-père qui l’avait pris un jour dans ses bras pour le consoler. C’était pendant des vacances en Algérie. Tout en le serrant dans ses bras, Jeddi disait en darija : rani hna, rani hna ! Cette expression a une telle épaisseur affective et une telle résonance pour son être brisé, qu’elle ne peut être traduite par un simple : je suis là !

Il faut préciser que ce survivant ou plutôt sous-vivant devenu un spécialiste dans une branche de la médecine, ne parle plus la langue de sa petite enfance.Je lui demande alors de se rappeler de ce qu’il me dit sur le pas de la porte, depuis des années…Eh oui ! Heureusement Hamid que vous êtes là ! Et comment s’appelait son grand-père ? Ahmed ! prénom ayant la même racine que le mien..L’émotion est enfin revenue, Il va pouvoir maintenant accueillir ses propres émotions de l’enfant délaissé par ses parents pour mieux entrer en contact avec sa fille en lui disant : je suis là..pour toi !Combien de personnes étaient et sont là pour nous, quand nous étions et sommes dans la détresse ?

Ainsi, en thérapie des expressions simples, des formules qui émaillent nos échanges quotidiens ou des proverbes s’ouvrent subitement et delivrent un sens d’une profondeur saisissante et insoupçonnée..Rana hna u denia mazal ha twila. C’est ce que chantait un artiste du chaabi n’est ce pas ? Aqlagh da !Idir chante aussi : aqlagh garawen rwah ul anda..Assa d-uzekka… Je suis parmi vous aujourd’hui et demain. Nulle part où aller…

Aujourd’hui, il a fini sa thérapie. En tant que radiologue, il voit l’invisible. Avec sa fulgurante intuition clinique il a sauvé plusieurs vies humaines. Une joie profonde l’envahit à chaque fois qu’il réussit à sauver un malade en danger imminent. Il a souvent pu décelé ce que ses confrères radiologues n’ont pas pu voir ou deviner. Il sait également ce qui relève de la somatisation. Un jour, lors d’un petit entretien, suite à une radio des seins sans gravité, une de ses patientes angoissée se souvient subitement qu’elle a subi des attouchements sexuels dans son lointain passé.Ce souvenir liberateur n’avait jamais émergé durant les années de sa psychothérapie.A la fin de notre toute première rencontre, ce médecin m’a dit : vous m’avez vu, donc je reviendrai. Il a longtemps erré entre diverses thérapies avant de s’arrêter pour entreprendre ce voyage. On ne voit tous les jours, mais de temps en temps, nos radios intérieurs se déclenchent.

Hamid SALMI