Kader SADJI répond à l’écrivain Kamel DAOUD

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Le peuple en lutte a su construire sa propre image que vous ne pourrez ternir.

Que vous soyez très critique envers le mouvement révolutionnaire en cours, cela ne doit offusquez personne, car il est de votre droit absolu d’adopter la position qui vous sied en pareille occurrence. Seulement, quand on se permet de donner une image complètement déformée de ce que nous appelons la Révolution en marche, cela est à fait inacceptable.

D’abord, en votre qualité d’écrivain reconnu internationalement, votre absence dans le débat public sur ce soulèvement populaire a intrigué plus d’un. Vous n’auriez pas eu d’opportunité pour le faire ? Le café littéraire ainsi que l’université de Bgayet (enseignants/ATS et étudiants) vous ont pourtant invité, fin mars- début avril 2019, par le biais de votre éditeur algérien (Barzakh), à débattre avec les citoyens sur ce mouvement. Vous ne nous avez jamais répondu et votre attitude dédaigneuse reste encore un mystère à ce jour.

Vous n’ignorez pourtant pas votre rôle en tant qu’intellectuel et le peuple aurait pu profiter de votre « lucidité » qui l’aurait peut-être conduit vers la « victoire » définitive et non vers un « échec provisoire. » Vous aurez donc manqué à votre statut d’éveilleur des consciences (dixit R.Mimouni) duquel vous vous êtes débiné mystérieusement.

Quoiqu’il en soit, votre texte a complètement raté sa cible et n’influera certainement pas sur l’opinion publique internationale surtout, car cette opinion-là est déjà faite, et elle a exprimé une reconnaissance universelle envers un peuple qui a su battre en brèche tous les clichés ayant platement rabaissé les Algériens aux yeux du monde pendant des décennies. Quant à l’opinion nationale, le peuple algérien, décidé à lutter bravement pour reconquérir sa dignité et sa liberté, n’a que faire de vos élucubrations, il a su par lui-même donner l’image qui est la sienne en s’appropriant des avancées révolutionnaires qu’offrent les nouvelles technologies d’information et de communication. Il a « lucidement » anticipé sur vos dénis des réalités et la déformation des vérités concrètes.

Une Révolution ne ressemble jamais à une autre, M.Daoud. Elle peut prendre deux ou trois mois, ou carrément de longues années. L’essentiel est qu’elle s’inscrive dans le combat démocratique et la défense des droits humains et libertés fondamentales. Se battre pour un Etat civil, non militaire, n’est-il donc pas à vos yeux comme l’acte le plus audacieux, le plus héroïque, le plus révolutionnaire de ce peuple en lutte quand on sait que depuis 58 ans, la dictature militaire est profondément ancrée dans les institutions et la société ?

Pourquoi vous ne faites pas référence à cette révolution qui s’est déjà opérée dans les esprits quand les Algériens expriment dorénavant leur rapprochement avec la Kabylie que le pouvoir a déployé toute une stratégie pour l’isoler et la stigmatiser ? N’est-ce pas déjà une grande victoire sur les théories divisionnistes élaborées par le système et son ex-DRS que le peuple a déjà sérieusement ébranlé ? On peut passer des heures et des heures à énumérer les grands acquis de ce mouvement révolutionnaire en attendant qu’il batte à plate couture cette dictature décadente. J’en cite un seul et pas des moindres : c’est la première fois dans l’histoire du pays qu’enfin le peuple aspire profondément à construire une alternative démocratique et non islamiste. C’est cette opportunité historique que tout le monde, à commencer par des intellectuels comme vous, devraient saisir sans perdre une seule seconde de leur temps.

Malgré que vous nous ayez profondément déçus, cela ne doit pas me dissuader de vous exprimer ma sincère gratitude pour votre combat antérieur, celui d’avant le 16-22 février 2019.

Bgayet le 14 janvier 2020.
Kader Sadji