Idir, après sa disparition

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Message à Djamel Cheriet.

Djamel, Svah el Khir.

Comme élèves au début des années 1980, nous avons partagé quelques moments au Centre d’Étude et de Recherche en Informatique (Oued Smar), tu m’as offert des copies de chansons à partir de bandes originales.

En matière de compassion et passé une semaine sur un deuil, je vais contrevenir aux traditions de mon village Vujlil et de ma famille qui nous disent d’être plus fins et plus subtils dans son expression pour éviter de réveiller la douleur donc Adh Yarhem Rabbi Idir, Aw diffek Rabbi S’var, Aw tti di Ikhlaf Rabbi Sel Varaka.

Avec son art, Idir nous a offert d’inoubliables œuvres sur nos anthropologie, traditions, oralité, exil et pauvreté.

Quelques années auparavant, parce que ce sont des figures emblématiques, Idir et Lounis Ait menguellet, deux artistes qui m’accompagnent dans mon exil ont été victimes d’une terrifiante manipulation. Je suis certain qu’ils sont innocents dans cette instrumentalisation dont ils étaient victimes. Pour imposer les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (ADPICs) ou Trade-Related Aspects of Intellectual Property Rights (TRIPs) de l’OMC à l’Algérie via le ordres de la Banque mondiale et dans une exhibition surmédiatisée, nos deux artistes ont été pris par un premier ministre à l’ONDA.

Sous cette pandémie planétaire, c’est l’Algérie et toute l’Afrique qui ont une idée des coûts de ce droit hégémonique. Depuis ce coup de Jarnac, j’ai cessé d’écouter ces deux artistes et Lwenes Matoub est devenu mon tout.

Quand j’ai lu les excuses d’Idir envers un des chefs de l’État algérien, j’étais écœuré par certaines réactions. Ses excuses prouvent qu’Idir est un grand homme. Dans mon silence, j’ai aimé l’homme.

Est venu ensuite l’épisode du départ de Hocine durant lequel je l’ai vu exécuter une de ses œuvres devant tous. L’acceptation de la famille Ait Ahmed de cet acte d’adieu à Lausanne a démontré l’immensité de la tolérance et des libertés quand le respect est conjugué avec notre religion. Par cette fusion, cette fongibilité de l’art dans l’Islam, j’ai compris ce que je n’ai jamais eu l’occasion de lire dans le saint Coran. J’ai aimé cette cérémonie d’accompagnement de Hocine auprès de Dieu qu’un G’ma appelle la Montagne magique.

Je pense que la discrétion de l’homme Idir, sa douce voix, ses compositions musicales et son encastrement dans le style comptines et contes par une audience demandeuse de radicalité voire d’extrémisme ont voilé son travail de fond pour notre identité, nos droits et libertés. Ces derniers temps, j’ai commencé à me demander comment de grands hommes algériens recevaient ses œuvres sur l’exil et l’expatriation ; ces hommes qui en plus de la séparation avec la terre natale pour laquelle ils ont donné leurs vies ont été assassinés ; je pense en particulier à Ali Mecili.

Djamel, même après ces mots ma peine demeure immense. Accorde-moi l’indulgence de considérer que j’ai réussi ma es contrition publique envers Idir.

Ce n’est qu’après son départ d’Idir que j’ai vu la cérémonie des 50 ans d’Ait Menguellet. En entendant, ses interventions, j’ai apprécié la retenue et la sagesse de l’homme.

Mon espoir, ici sur terre, accompagné de la plus intime des intimes personnes que je connaisse, est de rencontrer Lounis Ait Menguellet pour un tête-à-tête afin de soulager mon cœur et reposer mon esprit.

Djamel, Idir a chanté Idhourar Nagh, nos montagnes qui sont les fixateurs de la terre quand elle s’érode, quand elle tremble. La mort d’Idir est un séisme. Idir est une montagne. Seul Dieu en est capable de nous en offrir une nouvelle.

M-Cherif Aissat 6 juin 2020