Le scrutin du 12 décembre : une élection à la Naegelen

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Rarement l’expression « élection à la Naegelen », symbole des élections truquées, n’a autant de pertinence qu’à propos du scrutin présidentiel du 12 décembre.

Autant l’élection organisée les 4 et 11 avril 1948 par Marcel-Edmond Naegelen, gouverneur général d’Algérie de 1948 à 1951, visait à soigner l’apparence d’une citoyenneté universelle reconnaissant aux Algériens indigènes d’élire 60 délégués du second collège de l’Assemblée algérienne, et conforter ainsi un système de domination coloniale, autant le haut commandement de l’armée, s’accrochant à l’élection du 12 décembre comme son ultime planche de salut, s’évertue, sans le moindre doute, à recycler un système de domination interne d’une majorité de la population par une minorité d’Algériens, comme du temps de la colonisation. Ce scrutin problématique  participe en vérité d’une entreprise de restauration d’un semblant de façade démocratique ; pour y parvenir  tous les moyens légaux et illégaux sont mobilisés y compris par le déni flagrant d’une réalité politique aux antipodes de ce qui s’annonce dans quelques jours comme une victoire contre le peuple.

Or jamais un scrutin, dans l’histoire politique algérienne depuis 1962, n’est aussi fortement et radicalement contesté comme celui du 12 décembre, un vrai faux scrutin. Malgré les changements successifs d’exécutifs induits par l’organisation de consultations électorales qui s’apparentent davantage à des mises en scène qu’à de véritables scrutins devant traduire la volonté des citoyens, le régime est plus soucieux de sa pérennité que de la démocratisation de la vie politique. Pour faire avorter cette insurrection citoyenne qui exige ouvertement et massivement la rupture avec le régime militaire, celui-ci n’a cessé depuis février 2019 de multiplier sans succès les arrestations, les intimidations, les manœuvres de division et de manipulation. Et parce qu’ils sont résolument opposés à ce scrutin, jamais les Algériens n’ont été aussi affreusement rudoyés et insultés par un responsable politique comme cette fois-ci par l’actuel ministre de l’Intérieur en les traitant de traîtres, d’homosexuels, de mercenaires… Jamais le mépris des Algériens et le déni d’une réalité politique si criante n’ont atteint des seuils aussi graves.

Le haut commandement de l’armée s’en prend à tous ceux qui s’opposent à la tenue de ce scrutin ou qui expriment la moindre critique sur la gestion en dépit du bon sens des affaires du pays y compris le Parlement européen qui n’est pas épargné par l’invective en agitant, suite à la résolution de ce dernier sur les libertés en Algérie, la main de l’étranger. Il s’agit là d’une attitude bien connue des États autoritaires consistant à exiger de la communauté internationale de remplir à leur égard l’ensemble de ses devoirs au premier rang desquels le respect de la souveraineté, l’assistance financière… tandis qu’eux-mêmes ne respectent guère, à l’intérieur de leurs frontières, les droits et libertés de leurs citoyens pourtant garantis tant par le droit interne que par le droit international. Il est bien connu que le régime algérien exerce des pressions sur toute instance internationale ou gouvernement étranger qui prend le risque d’évoquer la situation des droits humains en Algérie ; il accuse systématiquement tous ceux qui critiquent ses pratiques en matière des droits humains d’ingérence dans les affaires intérieures de l’Algérie.

Le désintérêt des Algériens pour ce scrutin n’a d’égal que son rejet massif et généralisé comme en témoignent les imposantes mobilisations dans les différentes villes du pays y compris la diaspora où le taux de participation, en France, depuis trois jours est excessivement faible. Et ce sont d’ailleurs les Chibanis, (sans intention de les stigmatiser), qui se rendent très souvent aux urnes dans les différents consulats d’Algérie et bureaux de vote. L’élection présidentielle et son corollaire la dévolution du pouvoir pour se prévaloir d’un fonctionnement et d’une avancée démocratiques sont le talon d’Achille du régime militaire. Les irrégularités qui entachent l’organisation périodique des élections sont d’autant plus systématiques qu’elles ont fini par vider de son sens l’exercice électoral.

En s’attachant à organiser à tout prix l’élection présidentielle le 12 décembre prochain, quand bien même elle est fortement contestée et sa tenue reportée à deux reprises, le haut commandement de l’armée et le chef de l’État font clairement preuve d’une volonté de passer en force. Le risque est grand de voir dans les prochains jours s’installer à la tête de l’État un président politiquement très faible, car souffrant d’un immense déficit de légitimité du fait du taux exceptionnellement élevé d’abstention et de fraudes qui auront entaché ce scrutin. L’entêtement du haut commandement de l’armée dans sa position de refus d’entendre les doléances des Algériens, qui se mobilisent pacifiquement pour édifier un État de droit, civil et démocratique, risque d’hypothéquer les chances d’une transition apaisée. Les résultats de ce scrutin sont d’ores et déjà disqualifiés par l’attitude de la diaspora qui a boycotté massivement les urnes et par la mobilisation sans précédent des Algériens pour rejeter la désignation d’un énième chef d’État par l’oligarchie militaire.   

En maintenant ce scrutin contre vents et marées, le régime fournit, encore fois, la preuve de son incapacité à se reformer et à donner une traduction politique aux refus, aux angoisses et aux attentes des citoyens. Incontestablement c’est bien sur l’énergie citoyenne, libérée par ce soulèvement exceptionnel de dix mois de mobilisation sans relâche qui a très tôt pris le cours d’une révolution pacifique, que naîtra l’Algérie nouvelle, une Algérie libre et démocratique.

Tahar Khalfoune