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Taninna (Deuxième partie)

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Un jour que Taninna était dans sa chambre et qu’elle apprenait ses leçons dans un silence de cathédrale, le père Frux fit irruption de façon intempestive. D’un ton martial et agressif, il lui signifia qu’il était temps de prendre époux. Taninna sursauta d’effroi. Il lui a fallu du temps pour reprendre ses esprits. Elle supplia alors son père, se mit à genoux pour qu’il abandonne une telle perspective qui allait l’enterrer. Mais rien n’y fit. Le père Frux a promis sa fille à l’épervier déplumé, aucun obstacle ne pouvait se dresser contre ce funeste dessein. Taninna entra dans une grande déprime. Elle pleurait sans interruption. Seule sa mère la consolait comme elle pouvait et en cachette, mais elle était, au fond, inconsolable. Elle disait à son prétendant qu’elle ne voulait pas de lui et espérait toujours lui faire changer d’avis un jour. Elle usait tantôt de menaces à peine voilées, tantôt de séduction mais c’était peine perdue, l’épervier déplumé n’en démordait pas, il avait une confiance aveugle en Farruja et Skura qui lui répétaient sans cesse qu’il habitait le cœur de Taninna. Il n’y a pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre ! Leurs paroles résonnaient sans cesse dans sa petite cervelle et rendait son amour encore plus brûlant. A la seule évocation du nom de Taninna son cœur s’embrasait tel un volcan rugissant d’ardeur.

  • Tu sais, Fullus, il s’appelait ainsi, « Taninna t’aime beaucoup même si elle te montre le contraire. C’est sa façon de te pousser à célébrer les noces au plus vite. Tiens bon, elle finira par tout t’avouer et tomber dans tes bras. Mais ne lui dis pas qu’on a vendu la mèche, elle se fâcherait contre nous ! »

A ces mots, l’épervier déplumé se sentait tout léger et attendait patiemment que Taninna se rue dans ses bras. Le dessein des deux aventurières était d’empêcher Taninna de prendre un jour le large. Ça serait une honte pour elles. Le succès de Taninna serait vécu comme leur propre échec, elles deviendraient la risée du village et personne ne serait plus là pour couvrir leurs virées coquines dans les forêts avoisinantes. C’était ainsi dans les coutumes de certaines espèces d’oiseaux. La valorisation de soi passait par la dépréciation de l’autre. Ils passaient une partie de leur temps à se calomnier en catimini.

Mais Taninna patiemment, prenait des cours de chants malgré son malheur et était toute assidue, comme accrochée à une bouée de sauvetage. Elle dépassait de très loin toutes ses camarades. La famille Frux, malgré sa sévérité maladive, était heureuse d’avoir une des leurs qui raflait tous les concours de chants qui, traditionnellement, s’organisaient en fin de printemps. Elle a gravi tous les échelons de la hiérarchie qu’offraient les écoles de chants dans sa contrée. Cela lui ouvrait peu à peu les portes vers les pays du nord pour perfectionner ses talents mais le père avait du mal à céder et voulait la marier avec son fiancé, l’épervier déplumé. Il ne voulait plus avoir de responsabilité sur Taninna, il avait peur qu’un jour elle suive le chemin de ses cousines sur lesquelles des rumeurs les plus folles commençaient à courir. Taninna n’était plus toujours là pour les sauver, elle était absorbée par ces chants, par ses concours. Même les humains l’adoraient, c’était à croire qu’elle avait un don de rossignol, cet oiseau rare qui séduisait toutes les créatures. Comme pour le rossignol, les arbres faisaient tout pour qu’elle se perche à leurs branches. Ils bruissaient de toutes leurs feuilles pour l’attirer vers elles. Ils se faisaient pousser des branches amples pour multiplier les espaces de pose ou de nidification. De leurs feuillages gorgés de chlorophylle, ils détournaient les bises fraîches pour les envoyer caresser avec volupté la bouille ronde et rayonnante de Taninna. Ils dansaient dès son apparition. A voir les figuiers et les oliviers se déhancher pour elle, rien que pour elle, on aurait de frêles peupliers ou des roseaux ballotés par les vents.

Le week-end, elle continuait à préparer des repas à ses cousines, elle assurait leur tour de vaisselle et les aidait à se pomponner comme elles adoraient le faire. Alors que Taninna était toujours simplement vêtue, ses deux cousines se mettaient des plumes de paon jusqu’à la démesure. Taninna en souffrait beaucoup et pleurait tout le temps. L’épervier rôdait toujours dans les parages et commençait les préparatifs de leurs noces. Quant aux cousines, elles complotaient avec le père Frux pour livrer Taninna et casser l’élan pris pour ses cours de chants qui allaient, sans doute, la tirer de sa captivité.

L’épervier déplumé n’avait même pas de maison, il se contentait d’un gourbi noir creusé dans un tronc d’arbre usé par le temps mais de son cœur il en faisait une citadelle où Taninna régnait en souveraine. Le père Frux savait que sa petite était malheureuse mais, il la maintenait sous le joug de ce drôle d’oiseau espérant qu’un jour il allait trouver un vrai travail, une vraie maison. Mais le prétendant passait le plus clair de son temps à voltiger inutilement dans les airs, à guetter la belle Taninna au visage rond d’où perlent de beaux yeux couleur noisette. Parfois elle se sentait touché par toute la passion que lui vouait l’épervier mais elle avait ses priorités.

Les années passèrent et se ressemblaient toutes tant leurs jours et leurs mois étaient semblables. Pour Taninna et certains de ses congénères, leur pays n’était qu’une vaste salle d’attente, toute grise. Le seul salut était de la quitter.

Un jour, l’oncle de Taninna revint de sa grande île. Une surprise pour tout le monde. Quel fut son étonnement de trouver sa nièce cloîtrée dans une cage. Le père Frux s’en est allé dans les contrées africaines pour y ramasser des morceaux précieux de météores qui s’écrasaient sur la rocaille. Ça faisait la richesse de tous ceux qui descendaient vers le soleil brûlant de ces ergs rougeâtres. Ils y allaient comme au temps des chercheurs d’or. Pensant bien faire et bien préserver l’honneur de sa famille, il a enfermé sa fille dans ce réduit, certes orné d’or et d’argent, mais suffoquant de promiscuité. Taninna y disposait des plus beaux bijoux de la région mais pour oublier ses rêves de grands larges, elle préférait à présent qu’on lui fournisse un poison à ingurgiter pour en finir avec cette vie sous une camisole de force.

L’oncle ne put accepter un tel sort. Il connaissait ses dons pour le chant et se résolut à l’inscrire à des cours dans la grande île connue pour ses performances. Il profita de l’absence du père pour ouvrir la cage et prit Taninna sous son aile. Ils empruntèrent aussitôt les voies aériennes qui menaient tout droit vers le nord. Le trajet a semblé bien long tellement l’angoisse les tenaillait. Ils avaient une peur bleue à l’idée qu’une escadrille d’éperviers vienne les rattraper et rendre Taninna à leur cousin déplumé.

Taninna était à la fois heureuse, triste et inquiète. Elle était à présent dans l’île loin du soupirant têtu mais loin aussi de sa terre bien aimée. A peine a-t-elle passé quelques semaines dans l’île que l’oncle se montra déjà dur avec elle. Il était sévère. Taninna se faisait toute petite et obéissait au doigt et à l’œil à oncle. Elle était reconnaissante, il l’a sortie du guêpier où elle se trouvait.

Pendant ce temps, son père était dans une rage indescriptible. Des mois durant, il battit sa femme sans interruption l’accusant d’avoir fomenté le stratagème de son frère. Pourtant la mère ne sut rien et n’a appris la fuite de sa fille avec son oncle, par des voisins avisés, qu’une fois ceux-ci rendus sur la grande île. A l’époque aɛeqqa yessawalen, le grain magique, n’existait pas encore. L’absence de communication transformait toute séparation en une rude épreuve.

Taninna est maintenant loin, elle a franchi plusieurs frontières et se trouvait au bout du monde loin de sa famille. Elle a failli à plusieurs reprises arrêter ses cours de chants et revenir daredare dans son pays chaud. Elle avait froid, son envol était devenu maladroit et elle se sentait seule.

Un grand échassier qu’elle a rencontré l’encourageait tout le temps. Il lui insufflait l’idée de la résilience ce qui lui a permis de tenir bon jusqu’au second voyage qui l’emmenait bien loin encore vers le nord dans des contrées encore plus vastes. Elle a fini par rejoindre le pays des glaciers. Le large espace la consolait un peu. Elle y découvrit de nombreux compatriotes mais peu d’entre eux étaient dignes de fréquentation.

A suivre…

Sabrina Azzi, Doctorante.

Canada.

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