Le vendeur de neige d’Assi Youcef

Le vendeur de neige d’Assi Youcef

En cette période de chaleur asphyxiante, les habitués de la place de Thoghza de la commune d’Assi Youcef, à une quarantaine de kilomètres au sud de Tizi Ouzou, se souviennent avec nostalgie du marchand de neige qui avait pris le pli, des années durant et jusqu’au début
des années 1990, d’y vendre de «l’or blanc», tout en créant une ambiance inoubliable en ce lieu où convergeaient les villageois.

C’est toujours en milieu de journée, quand le soleil pointe au Zénith et où les corps se déshydratent et les gosiers se dessèchent, que Achour arrivait sur cette place, servant également de Tadjmait, lieu de rassemblement des archs des Amlouline, en poussant devant
lui son mulet, ahanant sous le poids de la précieuse charge (la neige).

«L’or blanc arrive, l’or blanc arrive»,c’est par cette «réclame», lancée avec une voix pleine de bonhomie qu’il annonçait son arrivée sur les lieux.

Les clients ne se faisaient point prier pour affluer vers le «Yéti», comme le surnomment ses intimes, en référence au film américain «L’abominable homme des neiges» réalisé en 1954 par Lee Wilder sur cette créature mythique qui habiterait les montagnes de l’Himalaya.

Pourtant, d’un tempérament affable et serviable, Achour (son vrai nom) présente un profil qui ne rappelle en rien la méchanceté du Yéti qui semait la terreur dans une ville américaine où il a été ramené par une expédition de scientifiques, avant qu’il ne s’échappe de sa cage, selon la trame de cette fiction.

A peine assis sur un banc de maçonnerie à l’angle d’un café maure qui ne désemplit jamais, le vendeur de la neige déballait son «butin», ramené au prix de mille et une souffrances des gouffres du Djurdjura, et se mettait à servir des morceaux de ce produit qu’il découpait avec
dextérité à l’aide d’une faucille d’un immense bloc émergeant, avec un éclat de splendeur, d’un sac de jute retroussé soigneusement pour mieux présenter la marchandise, tout en veillant à la maintenir à l’ombre pour qu’elle ne fonde pas au soleil.

«Chacun son tour, il y en a pour tout le monde», criait-il à l’adresse de clients impatients, en les invitant, dans le cas où ils ne pourraient pas attendre, de se rabattre sur la «neige artificielle», comme il se plaît à désigner la crème glacée servie par des machines, installées juste
en face du lieu de son installation.

Pour tempérer l’attente des uns et des autres, il avait toujours le mot qu’il fallait pour égayer l’ambiance. Ainsi, pour rassurer de jeunes chômeurs, il leur conseillait d’un ton gouailleur «laissez vos diplômes de côté et faites comme moi», en assurant que l’exercice de l’activité de vendeur de neige n’exige ni enregistrement au registre du commerce, ni déclaration aux impôts.

«Mon métier est tout de bénéfices, et me dispense de recourir aux banques pour demander des crédits. Car pour tout investissement, il suffit de disposer d’une faucille, d’une lampe, d’une corde et d’un baudet», renchérit-il à l’intention d’un cercle de badauds, se plaignant constamment du désœuvrement.

D’ailleurs, Achour sait se montrer généreux avec les gens sans le sou. Ces derniers sont toujours servis et ne repartent jamais bredouilles. Mais il ne perd rien au change, car des personnes se proposent de payer à la place de ceux qui ne peuvent le faire. La neige se consomme à l’état brut, croquée sous forme de cristaux, ou utilisée comme rafraîchissant en la diluant dans l’eau ou dans des boissons gazeuses.

Ce produit mythique, disponible à gogo sur les montagnes du Djurdjura qu’il recouvre de son burnous blanc, se raréfie considérablement en été.

Seules les neiges éternelles subsistent à l’effet de la chaleur, en se conservant dans les entrailles de la montagne, représentées par de profonds gouffres «Tisrafines», notamment celles de Tissouwdale, situées sur le plateau de Haizer surplombant Tala Guilef, où il
est difficile de s’aventurer sans la présence d’un guide, voire d’un spéléologue, pour ne pas se perdre dans les nombreux dédales essaimant ces lieux ténébreux, où on ne peut se déplacer qu’à l’aide d’une torche, tout en veillant à se dépêcher d’en sortir pour éviter
d’y geler de froid.


La difficulté d’accès dans ces gouffres est attestée par la légende voulant que la neige soit utilisée, naguère, comme gage d’amour par de jeunes filles qui exigeaient de leurs soupirants de prouver la sincérité de leur sentiment, préalablement à toute union, de se rendre dans le gouffre se trouvant dans la haute cime du Djurdjura pour en ramener la neige, avant le lever du jour, dit-on.

Aujourd’hui septuagénaire, le vendeur de neige d’Assi Youcef, qui connaît le moindre recoin du Djurdjura, rocher par rocher et arbre par arbre, pour avoir sillonné pendant plus de 30 ans, tout comme son défunt père, les sentiers de cette montagne où il lui arrivait également de transhumer pour faire paître son troupeau de moutons, ne peut plus continuer à exercer ce «métier», car ne se sentant plus la force de grimper «là haut», lâche-t-il en indiquant du doigt l’imperturbable massif granitique surplombant, au sud, la commune d’Assi Youcef.


«La vente de l’or blanc ne m’a pas rendu riche, mais elle m’a aidé à élever dignement mes enfants, auxquels je souhaite un itinéraire autre que le mien», se plaît-il à répéter à ceux qui lui rappelaient ce dur passé de vendeur de neige.

Maissa B.

Source
Le Jour d'Algérie
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