Quand la langue maternelle devient une vertu psychologique

Quand la langue maternelle devient une vertu psychologique

Hommage à A Mme La Ministre BENGHEBRIT

Mon père : « Dieu vous a fait l’honneur d’être nés Kabyles… Soyez en fiers et dignes pour continuer de perpétuer ce trésor qu’est votre langue et dont le Souverain Suprême (Agellid Ameqqwran) vous a gratifiés en vous offrant une si belle langue qui vous donne le pouvoir d’apprendre facilement les autres langues… Votre langue maternelle, C’est le lait que vous aviez bu au sein de votre mère et qui vous a aidés à grandir ; c’est aussi la berceuse qui vous endormait dans le berceau, et qui vous a aidés à connaître le rêve et la douceur de la vie…

Comme disaient nos Anciens :

Si Dieu te réclame ton cœur, donne-le lui !

Mais, si Dieu te réclame ta terre et ta langue, tu lui dis : « Non ! »

Car sans  ta terre et ta langue, tu n’as plus ni cœur ni foi !

 Ma yessuter-ak-d Ugellid Ameqqwran ul-ik : efk-as-t !

Ma yessuter-ak-d Ugellid Ameqqwran akal-ik t-tmeslayt-ik, inn-as : ala !

Mebla akal-ik t-tmeslayt-ik, ur tesâid, ur tesâid tasa ! »

 

Enfants, ma mère nous racontait l’histoire de cette petite fille qui se laissait mourir car sa belle-mère refusait de lui raconter des histoires. Elle s’asseyait au pied du chêne où était enterrée sa mère et racontait à voix haute que sa marâtre la privait des légendes qui faisaient grandir les enfants. Alors une voix – celle de sa mère – sortit de la souche de l’arbre pour lui raconter les contes merveilleux qui faisaient grandir les enfants… Comme dans beaucoup de légendes et de mythes – tels que ceux que je rapporte ici – les Anciens avaient su savamment réunir prose et poésie. Ce qu’ils appelaient d’un mot savant qui signifie « le sens du son » (azarawal). Dans ce conte pour enfant – même si mon père disait que les contes n’ont pas d’âge – à travers l’arbre, ma mère contait et chantait en pleurant à chaudes larmes :

 

Il était une fois, ô ma fille chérie !

Un pays où la nuit veille sur les enfants

Une étoile dans le ciel qui ne faiblit jamais

Qui dit des légendes où tous les enfants jouent

Autour de la lune, ils font de belles rondes.

Il était une fois, ô ma fille chérie !

Un pays où le jour a le goût du printemps

Où les enfants se cherchent dans les champs de blé

Quand les coquelicots rougeoient sous les rayons

Quand l’oiseau chante et que l’abeille butine.

Il était une fois, ô ma fille chérie !

Un nuage dans le ciel caressé par le vent

Pour qu’il lâche la pluie qui fait rire les enfants

Il était une fois où le soleil s’amuse

A dire tous ces mots qui font vivre le temps.

Quand je discutais avec ma mère à propos de cet interdit qui entourait et qui entoure toujours la transmission de notre littérature orale berbère et notamment kabyle dans les écoles algériennes, elle donnait son sentiment en disant : « Je ne comprends pas ce qui peut les déranger dans un conte ou une poésie pour enfant ! »

Après un moment de réflexion, elle s’exclama : « Que je suis innocente ! C’est évident : ils ne veulent pas de notre langue car elle est différente de l’arabe ! Et comme ils disent que nous sommes des Arabes… C’est un peu l’histoire du merle qui se moque du hibou… L’alouette a pris la défense du hibou en disant au merle : (Bien qu’il te paraisse lugubre, le chant du hibou est pareil au tien, sinon plus beau : car lui, c’est dans le noir qu’il cherche la lumière !) »

Elle continua son raisonnement en disant : « Ceux qui nous gouvernent se prennent pour des merles dont le chant doit s’imposer à nous. Ils nous considèrent donc comme des hiboux qui chantent de façon lugubre… En réalité, ils n’aiment pas notre langue parce qu’elle les dérange par sa beauté et le sens qu’elle donne à notre vie. Mais elle les dérange surtout à cause de la conscience et de l’aptitude qu’elle nous donne pour comprendre le monde dans lequel nous vivons… »

C’est suite à cet échange, que nous avions eu ensemble, que ma mère avait souhaité apprendre à écrire en kabyle. Elle me disait en riant : « L’alouette a dit : Il n’y a pas d’âge pour apprendre à voler : il suffit de remuer les ailes ! »

Je reste encore profondément ému à chaque fois que je repense au courage qu’elle avait déployé quand elle voulait que je lui apprenne à écrire. Elle avait alors 74 ans ! Je la vois encore – inclinée sur la feuille de papier, le stylo à la main – qui appuyait de toutes ses forces physiques et mentales pour retranscrire. Après avoir appris à écrire son nom et son prénom, le premier mot qu’elle voulut apprendre à écrire fut « conte » (tamacahutt).

J’aurais donné cher que mon père voie cela ! Lui qui, pour me convaincre, me répétait bien souvent cette phrase : « Ecris ce que tu peux en kabyle, les enfants le trouveront ! Tu verras, cela t’aidera aussi à mieux comprendre ta langue, les autres et les choses de la vie ! »

Tant et si bien que j’avais commencé à écrire les premiers contes et récits anciens dès l’âge de  15 ans.

J’ai appris depuis que lorsqu’une langue se meurt, c’est son peuple qui disparaît ou change de nom.

J’ai aussi appris que lorsque une personne perd sa langue originelle, c’est comme s’il changeait de cerveau… Tout en lui est confus, au point de souhaiter la mort de celles et ceux qui ont conservé le trésor qu’il avait ainsi perdu…

Youcef Allioui

Source
Youcefallioui.wordpress.com
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