Malika Benarab-Attou: Kabyle donc têtue comme une Savoyarde

Malika Benarab-Attou: Kabyle donc têtue comme une Savoyarde

Un régionalisme qui revient vers ses fondamentaux écolos et humanistes développés dans les années 1970 pour répondre aux exigences du monde d’aujourd’hui. Tout ça grâce à cette députée verte à la chevelure violette qui a redonné des couleurs vives à la politique savoyarde, à force d’obstination. Car la Kabyle est têtue comme une Mauriennaise !

Malika Benarab-Attou, ça fait quoi de devenir députée européenne ?

Vous savez, j’ai un itinéraire de militante qui a débuté dans le monde associatif à Lyon au début des années 1980. C’était un moment où des gens se faisaient tirer dessus, simplement parce qu’ils étaient maghrébins. Et quand les coupables se retrouvaient devant la justice, ils recevaient une peine ridicule. On trouvait que la société française était globalement raciste, alors on a créé les JALB, les Jeunes Arabes de Lyon et Banlieue. On ne voulait surtout pas du mot beur, qui ne représentait pas une réalité violente. On ne voulait pas non plus de la politique d’assimilation d’une société française post-coloniale. Nous avions fédéré un mouvement politique plutôt radical avec les autres grandes villes de France et nous arrivions à nous faire entendre. Nous commencions à être assez craint par le pouvoir, car nous étions autonomes. Mais tout ça a été balayé par Mitterrand qui a créé de toutes pièces SOS racisme pour véhiculer le discours édifiant du « on s’aime tous ». Du jour au lendemain, les médias se sont mis à nous ignorer. Et sans les médias, qu’est-ce que tu peux faire en politique ?

C’est très intéressant, mais cela ne nous dit pas ce que ça vous fait d’être élue au Parlement de Strasbourg...

C’est juste pour vous dire pourquoi je reviens en politique. Car après cette époque lyonnaise, j’en suis arrivé au constat que la société française ne voulait pas de nous. Alors j’ai voulu aller voir ailleurs si l’herbe n’était pas plus verte et je suis partie aux Etats-Unis. J’étais encore Algérienne et ne souhaitais pas devenir Française. Mais aux Etats-Unis, tout le monde m’appelait la Française. Cela m’a questionné sur mon identité. Je me suis rendu compte que j’étais en fait plus française que ce que les Français m’avaient laissé croire. J’ai revu mon positionnement et je suis revenue. A la même époque, j’ai aussi eu un questionnement sur mes origines kabyles, et ma mère m’a enseigné la culture et la langue berbère.

Bien, maintenant, au moins, on vous connaît mieux. Mais, sinon, cette élection, ça ne vous a pas marqué plus que ça ?

Si, bien sûr, c’est très enthousiasmant. Car avec une troisième place sur la liste, c’était vraiment la candidature du pari. D’habitude, les Verts font dans les 10%, mais, là, il en fallait au moins 15. Alors je suis bien contente d’avoir gagné mon pari !

Même 10%, pour les Verts, c’était réservé aux grands millésimes électoraux. Mais vous pensiez quand même pouvoir être élue ?

Oui, je sentais que c’était possible. Les copains rigolaient et ne comprenaient pas pourquoi je me battais pour avoir cette troisième place sur la liste, car cela n’a pas été facile de l’obtenir. On me disait que ça ne servait à rien, qu’il n’y aurait pas plus de deux élus. Mais je suis Kabyle, donc assez têtue. En arrivant en Savoie, je me suis d’ailleurs rendue compte que les gens d’ici étaient pareils, surtout les Mauriennais. Je vois ça comme une qualité, celle de ceux qui s’accrochent, car ils sont montagnards. Les Kabyles et les Savoyards ont vraiment ça en commun. Après, cette élection, elle m’enthousiasme aussi car elle arrive à un moment important et décisif. Et je crois que l’Union Européenne est le bon niveau pour faire bouger les choses et prendre un vrai tournant. Le niveau national est un peu obsolète et l’Europe, si l’outil est bien utilisé, peut apporter des solutions dans le monde multipolaire qui est en train de se dessiner sous nos yeux. Alors au-delà de l’enthousiasme, il y a le sentiment d’une grande responsabilité. L’envie de ne pas décevoir.

Les politiques ont souvent donné l’impression qu’une place de député européen, c’est surtout une bonne planque assez bien payée où l’on peut se la couler douce car on n’a pas vraiment de comptes à rendre aux électeurs…

Le résultat de ça, c’est 60% d’abstention. Mais là, nous allons rendre des comptes aux citoyens. Je veux garder les pieds dans la glaise des territoires, même si la tête est dans les étoiles européennes. On retournera voir le peuple et on s’est engagé à faire des allers retours tous les quinze jours. Et puis j’aurais une assistante parlementaire à plein temps à Chambéry.

Vous considérez-vous comme une élue savoyarde ?

Oui, car le territoire est important. Et il y a le projet de création d’une région Savoie que les Verts ont présenté au comité Balladur pour la réforme des collectivités locales. C’est quelque chose qui me concerne aujourd’hui en tant que député, car la politique doit prendre en compte les réalités territoriales. On doit aussi favoriser une territorialisation de la production, notamment agricole, ce qui permettrait de diminuer le fret routier et les transports de marchandises. En Savoie, ce sont évidemment des problématiques qui se posent et une région permettrait de mieux prendre en compte les particularités de notre territoire.

Les Verts ont exposé à Balladur le concept de régionalisme différencié. De quoi s’agit-il ?

On ne doit pas se demander si une région doit couvrir deux ou dix départements. Ce n’est pas le problème. Il faut aussi évacuer ce comportement jacobin qui a conduit à créer des départements qui ne correspondent pas à grand-chose. La région doit avoir un fondement historique, culturel ou linguistique. La Savoie a ainsi été citée par Cécile Duflot (ndlr : secrétaire nationale des Verts) comme le cas typique de région différenciée que l’on souhaiterait avoir, car elle a une vraie cohérence qu’elle tire d’abord de son histoire.

On comprend pourquoi vous avez eu le soutien du Mouvement Région Savoie, dont certains membres ont créé un comité pour faire campagne à vos côtés, ce qui n’a pas manqué de faire grincer quelques dents au sein des Verts savoyards…

Le MRS était avec nous car il fait partie de Régions et Peuples Solidaires, avec qui les Verts ont passé un accord national. Mais il peut y avoir une méconnaissance mutuelle et le régionalisme est parfois vu comme un enfermement sur soi, alors que cela doit être un moyen d’aller vers les autres en étant bien dans ses baskets. SOS racisme, c’était de l’interculturel reposant sur du vent. Or l’interculturel est intéressant si chacun a travaillé sur sa culture, ce qui permet ensuite d’aller vers l’universel. L’idée n’est pas de se dire qu’on est le plus beau ou le meilleur, mais de faire vivre à travers les régions des cultures différentes, comme on doit préserver la biodiversité.

La région pourrait aussi être un moyen de transcender les frontières actuelles, notamment en Savoie où une région naturelle et historique nous unie au bassin lémanique et aux versants suisses et italiens du pays du Mont-Blanc. Pensez-vous que l’Europe pourrait permettre la création d’un nouveau type de structure transfrontalière ?

Beaucoup de choses bougent actuellement et je crois que l’Europe a vocation à être plus intégrée. Les Verts sont pour un vrai fédéralisme qui implique un vrai regard transfrontalier. Mais je ne crois pas à des régions transfrontalières pour tout de suite. L’Europe est encore un cumul d’Etats qui sont trop puissants. Il y a une exigence d’arriver à dépasser l’Etat-Nation, mais cela va être difficile à mettre en œuvre.

Avant d’avoir en Savoie une région transfrontalière, il faudrait de toute façon commencer par être reconnue comme une région française suite à la réforme des collectivités locales…

Oui, et chez les Verts, on estime qu’il faut véritablement simplifier le mille-feuille administratif en le réduisant à trois échelons : la communauté de communes, la région et l’Etat. On pense que le département ne sert plus à grand-chose. Alors c’est sûr que quand on dit ça, les conseillers généraux ne sont pas d’accord…

Ils ne veulent pas perdre leur poste ! On pourrait d’ailleurs penser que les Verts adoptent une telle position parce qu’ils ont très peu de conseillers généraux…

On ne doit pas faire de la politique pour avoir des postes, mais pour changer ce monde et le rendre plus vivable pour tous.

Sur quoi allez-vous travailler en tant que députée européenne ?

Je veux défendre le programme d’Europe Ecologie pour rendre la société et l’économie plus écologique. Il faut lancer de grands travaux pour arriver à une décroissance de notre empreinte écologique. On va également préparer le sommet de Copenhague sur le climat. Et puis il y a le renouvellement de la PAC qui doit aller vers de moins en moins de pesticides et de plus en plus de bio, avec une agriculture qui crée d’avantage de travail. Personnellement, je suis aussi très intéressée par les relations nord-sud et le projet d’Union pour la Méditerranée. Mais je ne vois pas cela comme Sarkozy qui souhaite d’abord permettre aux pays du Nord d’obtenir de nouveaux marchés au Sud. On doit plutôt agir pour améliorer la coopération afin de rendre les pays du sud plus vivables. Finalement, le but est surtout que l’Europe retrouve ses valeurs et notamment la fraternité qu’elle a trop souvent oubliée. L’économie, c’est bien, mais cela doit rester un moyen. Or en privilégiant l’économie et la finance, on a surtout contribué à augmenter les écarts de revenus. L’Europe doit donc redonner un espoir et une vision alors que nous vivons un tournant civilisationnel. Il faut aller vers une société où la culture ait une place importante et les peuples un vrai rôle à jouer. Y compris en Savoie !

(1)  La Savoie a désormais un deuxième député européen avec l’UMP Michel Dantin qui récupère la place de Norra Berra entrée au gouvernement.

Propos recueillis par Brice Perrier

 

Source
La Voix des Allobroges
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Soumis par Anonyme (non vérifié) ven 26/06/2009 - 16:46

Bon courage et les Kabyles d'Europes sont fieres de vous.

Afud ameqwran i tlawin tiqbayliyin lakw tmazighin.

Honneur aux femmes Kabyles et Amazighes

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