Les Amazighs face à une guerre pour leur survie

Un rapport portant sur « Les violations des droits des Amazighs dans le contexte de la mobilité » a été soumis lors de la 56e session du Conseil des droits de l’homme de l’O.N.U. par le Congrès Amazigh.

La situation inextricable dans laquelle vivent les Amazighs est empreinte de peur, de spoliations, de peines capitales, de détentions de prisonniers politiques, de déplacements de populations et de guerre.

Kabyle.com diffuse cette contribution qui met une nouvelle fois en lumière la réalité vécue par nos peuples amazighs, une réalité dont il est essentiel de prendre conscience.

Les atteintes aux droits des Amazighs dans le contexte de mobilité

«Les peuples autochtones, dont le territoire s’étend de part et d’autre de frontières internationales, ont le droit d’entretenir et de développer des contacts, des relations et des liens de coopération avec leurs membres des deux côtés de la frontière» (article 36 de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones).

«S’il y a une frontière ici, alors ce n’est pas moi qui la traverse, c’est elle qui me traverse». Réponse d’un Kel-Tamasheq (Touareg) à un gendarme algérien qui lui demandait son passeport à la «frontière» qui traverse les territoires traditionnels des Kel-Tamasheq de l’Azawad (nord-Mali) et de l’Ahaggar (sud-Algérie).

Les Amazighs, peuple autochtone de Tamazgha (nord de l’Afrique et Sahara)

Les Amazighs forment le peuplement autochtone de toute la région du nord de l’Afrique et le Sahara. Ce vaste territoire que les Amazighs nomment Tamazgha (le pays des Amazighs), est aujourd’hui découpé par les frontières des Etats issus de la colonisation européenne et notamment française: Maroc, Algérie, Tunisie, Libye, Niger, Mali, Mauritanie, Burkina-Faso, Egypte. Aucun de ces Etats ne reconnait la qualité d’autochtone aux Amazighs qui sont traités au mieux, comme des minorités, opprimés, réprimés, marginalisés dans tous les domaines et victimes d’occupation de leurs territoires, de spoliation de leurs terres et ressources, d’assimilation forcée et de négation et étouffement de leur identité historique, sociale, culturelle et linguistique.

Les spoliations des terres collectives et des ressources naturelles des Amazighs par les Etats coloniaux et post-coloniaux dans tous les pays d’Afrique du nord ont pour effet d’appauvrir les populations amazighes vivant dans les zones rurales, arides ou semi-arides et de montagne, ce qui les contraint à l’exode vers les villes de leurs pays ou à l’étranger.

Les frontières des Etats, facteur de privation de la liberté de circulation du peuple autochtone Kel-Tamasheq

Le peuple amazigh Kel-Tamacheq (Touareg) forme la civilisation nomade du désert du Sahara, disposant d’un vaste territoire comprenant la moitié sud de l’Algérie (Adrar, Illizi, Tassili, Ahaggar…), la moitié nord du Mali (Azawad) et du Niger (Azawagh), l’extrême nord du Burkina-Faso (Oudalan), l’est de la Mauritanie et le sud-ouest de la Libye (Fezzan). Dans cet immense territoire traditionnel des Kel-Tamasheq, ce peuple a toujours circulé librement et des liens communautaires et familiaux d’une grande densité rattachent fortement les communautés Kel-Tamasheq par delà les frontières administratives des Etats.

Par exemple, les communautés de Tamanrasset et Illizi en Algérie entretiennent d’intenses relations de coopération avec celles de Kidal et Tombouctou au Mali, Arlit et Agadez au Niger, Ubari, Ghat et Ghadamès en Libye. Pour les Kel-Tamasheq, il n’y a pas de frontières à l’intérieur de ce grand pays qui est le leur depuis la nuit des temps. Pour eux, aller d’un territoire à un autre, c’est comme aller d’un village à un autre, même si les distances sont parfois grandes. La circulation des personnes et des biens est
naturelle et quotidienne entre les communautés qui peuplent l’Ahaggar (Algérie), l’Azawad (Mali), l’Azawagh (Niger) et le Fezzan (Libye).

On se déplace sur des centaines de kilomètres à pied, à dos de dromadaire et plus récemment en moto, en bus ou en véhicule tout terrain, à la recherche de pâturages, pour rendre visite à sa famille, pour acheter des médicaments ou pour faire du petit commerce
généralement de denrées alimentaires. Les frontières existent pour les Etats et pour les étrangers mais pas pour le peuple autochtone Kel-Tamasheq.

C’est le colonisateur français qui est à l’origine du morcellement du pays des Kel-Tamasheq. Ici comme ailleurs en Afrique, il s’est mis à découper en tranches géométriques les territoires des peuples autochtones et à poser des frontières artificielles, de manière arbitraire et insensée. Celles-ci ont eu pour effet néfaste de faire des autochtones des étrangers chez eux. Désormais, même si les différents groupes Kel-Tamasheq s’identifient eux-mêmes selon leur appartenance communautaire, les administrations des
Etats les identifient comme des «Algériens», «Nigériens», «Maliens» et ils doivent se munir de passeports et d’autorisations spéciales pour aller d’une communauté à une autre. Et lorsque un Etat décide de fermer sa frontière avec un autre Etat, cela peut être catastrophique pour les populations car les échanges quotidiens entre familles et entre communautés sont brutalement stoppés.

Plus rien ne passe, ni les personnes, ni même les biens les plus essentiels comme les produits alimentaires ou les médicaments.
Toute une vie sociale «transfrontalière» avec des échanges d’une grande intensité est subitement paralysée. Cela est absurde et conduit souvent à des drames.

De plus, la circulation «transfrontalière» nécessite de posséder des documents d’identité et notamment un passeport. Or ces documents peuvent être refusés par les administrations des Etats. C’est ce qui s’est produit pour environ 20.000 familles Kel-Tamasheq en Libye, soit environ 100.000 personnes qui sont privées de documents d’identité depuis 50 ans, ce qui leur interdit de voyager et d’accéder aux services publics de base comme l’éducation ou la santé dans les hôpitaux publics libyens.
Les Kel-Tamasheq, ces hommes du désert naguère libres et fiers, sont dépossédés de leur pays et de leur liberté.

L’insécurité entrave gravement la mobilité des Kel-Tamasheq et menace leur survie

Paradoxalement, le malheur du peuple Kel-Tamasheq vient du fait que son vaste pays est stratégique sur le plan géopolitique et économiquement très riche, notamment en ressources naturelles. Cela a eu pour effet d’attirer des puissances étatiques et non étatiques prédatrices à la recherche de ressources et de territoires à contrôler et à exploiter. Ces dernières années le Sahara est devenu un espace de conflits armés et de tous les trafics: armes, drogue, migrations. Différents groupes de hors-la-loi, y compris des
groupes islamistes armés, des trafiquants, des mercenaires, s’affrontent entre eux et avec les armées des Etats locaux et étrangers.

Les populations autochtones sont alors prises entre tous les feux, subissant le pillage, la destruction de leurs habitations et de leurs maigres ressources et des massacres, y compris de femmes et d’enfants, particulièrement dans l’Azawad au nord-Mali et dans la région dite des trois frontières au Niger. Cela a poussé des milliers de Kel-Tamasheq de ces territoires à fuir cet enfer pour se
réfugier dans les autres territoires Kel-Tamasheq ou dans des camps notamment en Mauritanie, au Niger et au Burkina-Faso.

Prétextant des motifs de sécurité, l’Algérie ferme souvent ses frontières sud (avec le Mali et le Niger) et sud-est (avec la Libye), empêchant les Kel-Tamasheq de Kidal, Aguelhok, Arlit, Agadez, Ghat et Ghadamès, de rejoindre leurs cousins de In-Guezzam, Tamanrasset ou Djanet. Cela impacte gravement la vie des communautés autochtones des deux côtés de la frontière, menaçant leurs activités pastorales traditionnelles et leurs échanges habituels entre territoires voisins. Cela viole le droit international et porte
gravement atteinte au mode de vie de ces populations et menace leur survie.

L’exploitation des ressources naturelles des peuples autochtones, cause de l’expulsion des autochtones de leurs territoires

Les autorités gouvernementales accordent des permis d’exploration et d’exploitation des ressources naturelles à des compagnies nationales ou étrangères sans aucune information, ni le consentement des peuples et des communautés autochtones. C’est la cas dans des centaines d’endroits dans toute l’Afrique du nord et Sahara. Lorsqu’un gisement est découvert, les populations locales sont tout simplement chassées par l’armée, sans explication et sans aucune indemnisation.

Plus grave, dans les zones arides ou semi-arides où l’eau est rare, cette ressource vitale est détournée pour servir les besoins des usines d’extraction et d’exploitation des minerais (exemple de la mine d’argent à Imider dans le sud-est du Maroc ou des mines d’uranium à Arlit au Niger). Les sources naturelles d’eau et les puits se tarissent et les communautés locales n’ont plus du tout accès à l’eau et voient mourir leurs cultures vivrières. Les éleveurs-pasteurs s’empressent de vendre leur bétail avant qu’il ne meurt de soif et de manque de nourriture. L’activité pastorale n’est plus possible et un mode vie ancestral cesse alors d’exister. Les familles doivent alors se déplacer à la recherche de nouveaux moyens de subsistance, dans des conditions de grande pauvreté et de précarité.

Des communautés autochtones sont également expropriées et expulsées de leurs terres lorsque les gouvernements décident de réaliser des extensions des zones urbaines et des grands projets tels que les parcs naturels et autres aires protégées, des barrages d’eau ou l’exploitation des forêts. Les autochtones sont interdits d’accès à leurs propres territoires traditionnels et/ou sont expulsés de leurs terres et territoires, sans leur consentement et au mieux, avec une indemnisation dérisoire et/ou inappropriée. Les
autochtones sont ainsi déracinés, appauvris et deviennent des «paysans sans terre». Privés de leurs repères traditionnels, ils sont désorientés et ils doivent se déplacer en quête de nouvelles sources de subsistance.

La menace climatique

Les communautés amazighes autochtones ont toujours été confrontées aux aléas climatiques (sécheresses, fortes précipitations, etc). Mais connaissant parfaitement leurs territoires, elles ont su inventer au fil du temps, des méthodes simples mais éprouvées d’évitement et d’adaptation aux changements climatiques. Par exemple, chez les Amazighs du nord on ne construit jamais dans les zones inondables et chez les Amazighs du sud, les déplacements d’un territoire à un autre permettent d’éviter les périodes de risque climatique localisé. Le plus grand danger vient surtout de l’extension des activités extractives, industrielles, y compris l’agro-industrie et militaires qui s’accaparent les terres et territoires des autochtones, réduisant ainsi leurs espaces de vie.

L’absurde et dramatique fermeture de la frontière algéro-marocaine depuis 30 ans

La frontière terrestre entre l’Algérie et le Maroc est fermée depuis l’année 1994. Avant la fermeture de cette frontière, les liens entre les Amazighs des deux pays étaient extrêmement denses dans les domaines humain, économique, social et culturel. Aujourd’hui, ils sont obligés de passer par l’Europe (Espagne, France, Italie…) pour aller d’un pays à l’autre, avec de grandes difficultés administratives et un
coût économique exorbitant. Cette fermeture a eu pour effet de réduire considérablement les flux d’échanges et de séparer des familles et des communautés vivant des deux côtés de la frontière.

Par ailleurs, le gouvernement algérien a mis en œuvre ces dernières années l’interdiction de sortie du territoire national (ISTN) qu’il applique sur simple décision administrative à des Amazighs, particulièrement les Kabyles, pour les punir de défendre pacifiquement leurs droits les plus élémentaires tels qu’ils sont reconnus par les instruments juridiques internationaux et notamment par la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones.

En guise de conclusion: Les peuples et communautés amazighes en contexte de mobilité sont beaucoup moins impactés par les phénomènes climatiques que par les actes agressifs et de violation de leurs droits par les forces étatiques et non étatiques. Le changement climatique ne fait que multiplier et aggraver les dangers et les souffrances des populations. Le peuple Kel-Tamasheq, ce peuple qui habite et cultive le désert du Sahara depuis des siècles, est gravement menacé de disparition. La communauté
internationale lui doit la protection.

Recommandations aux Etats et à l’ONU

  • Garantir aux peuples et communautés autochtones amazighes la liberté de circuler librement dans leurs territoires traditionnels, en tous temps et circonstances, et le maintien de tous leurs liens de coopération par delà les frontières internationales, sans aucune restriction.
  • Garantir aux Kel-Tamasheq la liberté de circulation, d’installation et de coopération dans leurs territoires traditionnels administrés par les Etats (Algérie, Mali, Niger, Burkina-Faso, Libye, Mauritanie),
  • Délivrer en urgence des documents d’identité aux Kel-Tamasheq de Libye,
  • Mettre le peuple Kel-Tamasheq sous protection internationale,
  • Ouvrir la frontière terrestre entre l’Algérie et le Maroc,
  • Supprimer toute forme d’obstacle administratif à la libre circulation des Amazighs dans tous les pays de Tamazgha (Afrique du nord et Sahara),
  • Supprimer l’interdiction de sortie du territoire (ISTN) en Algérie,
  • Restituer aux peuples et communautés amazighes les terres collectives dont ils ont été spoliés ou les dédommager de manière équitable et librement consentie,
  • Interdire et empêcher toute action et/ou projet des Etats et des entreprises publiques et privées dans les territoires Amazighs sans leur consentement préalable, libre et éclairé, conformément à la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones.

Mars 2024

Congrès Mondial Amazigh

ONG de Protection et de Promotion des Droits du peuple Amaigh

Site web : www.congres-mondial-amazigh.org

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Un commentaire

  1. A mon avis il est temps d’arrêter de se justifier à chaque fois qu’un Kabyle ouvre la bouche pour réclamer quelques choses à nos hôtes arabisants le faite qu’il n’y a plus de vrais Arabes en Afrique du Nord depuis le 10 em siècle au départ de l’Emir El Moez retourné en Arabie avec une fortune colossale… « lire Gaid Mouloud les berbères dans l’histoire « 
    Durant 12 siècles les colons armes avaient privé les Berbères d’instructions pour qu’ils restent ignorants plus facile à soumettre dont les Berbères ont totalement perdu jusqu’à leurs origines le faite la grande majorité se dit Arabes…
    Malgré la soumission le pogrome continue dans l’arbitraire par les faux arabes…
    La grande question pour les Berbères peuvent-ils éviter la guerre avec leurs propres frères qui sont devenus des arabes par ignorances…! ?

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