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La communauté kabyle: les lignes de fracture

Partager, c'est prendre soin de notre culture !

Malika, seg wawal agi i d-tennicj s teqbaylit, nwala belli tarumit ur kemtesseblee ara, d kem i (-yesbeleen, mater llan agas i tesseblee.

Les Kabyles vivent des fractures et moi-même en tant que kabyle, j’en ai subi deux. Je suis parti de Kabylie vers Oran à l’âge de cinq ans, ce qui fut une deuxième naissance par césarienne car c’était passer brutalement d’un univers à un autre. Pendant longtemps, je n’ai pas revu la Kabylie.

Mais, ce qui peut paraître incroyable, je suis resté kabyle, je suis resté de bloc.

Ma définition du kabyle, mon auto-définition s’est faite par rapport aux autres, car on se définit par opposition et par rapport, et ce fut ici par rapport aux arabes oranais.

II y a 17 ans, je suis venu en France et ma définition a encore changé car il fallait que je me définisse par rapport aux Français. Les Français, je les ai vu là-bas quand j’étais petit. C’était des pieds-noirs en fait. Quand je suis arrivé ici, je cherchais Montesquieu, Rousseau, et j’ai trouvé un autre peuple qui n’était pas celui des livres ni celui des pied-noirs.

Pour revenir à la définition d’une communauté, je vais traduire en français ce qu’a dit Malika avec quelques concepts. La communauté implique une frontière conceptuelle entre un dedans et un dehors, car bien entendu, on a toujours un dedans et un dehors. Ce dedans et ce dehors sont en opposition par rapport à d’autres groupes communautaires. Au départ, il y a les humains. Chaque ethnie se considère constituée d’humains, d’hommes libres. Ainsi, souvent, les ethnies se nomment les “hommes nobles”, les “hommes libres” ou les “hommes” tout court. Puis, il y a ceux qui sont proches avec lesquels on fait alliance, ceux avec qui on plaisante comme en Afrique où il y a des ethnies à plaisanterie, ceux à qui on livre une guerre sans merci car ce sont des barbares, des sauvages. Donc, une culture se définit toujours entre un dedans et un dehors : un dedans étant les humains et un dehors qui peut à l’extrême être l’altérité extrême représentée par les sauvages, les barbares.

Ces frontières là, elles sont mouvantes à chaque fois que l’on se déplace. En effet, il me semble qu’il y a maintenant autant de kabyles à l’extérieur qu’à l’intérieur de la Kabylie. En tout cas, cela a beaucoup modifié la conception et l’identité du kabyle sur lui même puisqu’il se définit par rapport à d’autres et donc à des groupes différents. C’est pour cela qu’il y a une parcellisation, un atomisation de la pensée et des options politiques quand on se retrouve en Kabylie. Chacun s’est défini par rapport à un groupe.

Cette frontière est donc mouvante et parfois elle se dilate. Alors on dit « Imazighen »… Dans l’émigration, au sein de nos familles, nous disons nous et eux. Notre famille devient une ethnie. Il y a donc forcément une rigidification, une vraie barrière ‘ou parfois une dissolution de la frontière avec tous les problèmes de pathologie qui vont surgir chez l’un ou l’autre des membres de la famille. II y a aussi les enfants qui se clivent c’est à dire je suis moi dedans chez moi et je suis un autre dehors. Ils ont d’ailleurs souvent plusieurs prénoms et la frontière entre le dedans et le dehors est matérialisé par le seuil de la porte. Cela s’appelle le clivage car l’un ne connaît pas l’autre. C’est un véritable dédoublement qui peut donner lieu à la création d’un faux « self ». La personne qui est adaptée à l’extérieur n’est pas la vraie personne. La véritable personne ,s’est complètement enfouie. L’enfant spontané, l’enfant qui porte la trame culturelle est enfoui dans la personne. On se fabrique une fausse personnalité. On dit qu’on est intégré, etc. jusqu’au moment où surgit une pathologie. Je disais que j’ai subi cette double fracture. Déjà, à Oran, à l’âge de 7,8 ans, je commençais à me poser des questions : si moi j’étais moi?, Comment peut-on rester soi quand tout change autour de vous? Car la définition que l’on se donne sur l’identité est par rapport à l’environnement . Ainsi, si l’environnement change, comment peut-on continuer à avoir une identité ? II se trouve aussi que la culture, pour rester efficiente, doit se trouver dedans et dehors. La culture vient du dehors et est intériorisée. Elle est à l’intérieur de vous. Mais, pour qu’elle continue à décrypter le réel, à être efficiente, à constituer un vrai filtre, il faut qu’elle soit aussi à l’extérieur.

Sinon quand vous changez de pays, vous êtes clivés, c’est-à-dire un dedans que vous portez en vous tels que votre langue, vos systèmes de parenté, de filiation, d’alliance, vos traditions, vos initiations et puis un dehors qui est autre. A un moment donné, peut apparaître une pathologie après 15 ans, 20 ans, voir 30 ans d’existence en France. Quelque chose émerge, une atteinte somatique, un accident de travail, qui dit que cela ne va pas, qu’il y a nécessité de refondation. La culture est un filtre qui décode de façon quasi systématique le réel. Elle le prévient, elle le décrit et le filtre, chez un individu comme dans une communauté. Il me semble que la première fracture qu’a subi la communauté kabyle est d’avoir perdu ses filtres qui sont ses médiateurs, ses sages, imusnawen. Dans un article, M. Mammeri parlait de la dernière chaîne des imusnawen, c’est à dire des gens qui pouvaient emprunter à l’extérieur mais qui empruntaient les choses qui étaient cohérentes, qui sont congruentes avec l’intérieur. La clôture de la communauté représente en quelque sorte son système immunitaire. Donc les fractures que l’on a subi sont dans notre système immunitaire.

La culture se définit aussi comme quelque chose qui se perpétue à travers les générations, quelque chose de transmissible de génération en génération. C’est une graine qui germe, qui tombe de l’arbre et puis qui redonne un arbre, etc. Les cultures n’ont pas les mêmes capacités d’adaptation, les mêmes lignes de fracture quand elles se trouvent à l’étranger. Par exemple, dans la migration, nous sommes un système endogame alors que l’on se trouve dans un système français qui est exogame. Les Français ne comprennent pas pourquoi on veut garder nos soeurs pour nous et nous traitent donc d’incestueux. Nous sommes dans un système patrilinéaire stricte alors qu’ici, c’est un système de citoyens libres et égaux à leurs parents à l’âge de 18 ans. Vous allez dire à un père kabyle que sa fille ou son fils est libre à l’âge de 18 ans, qu’il fait ce qu’il veut. Ce n’est pas possible, on ne prend la place de son père que quand il n’est plus là, qu’il a disparu. Nous sommes dans un système qui est fondé sur l’ancêtre et là est la vraie fracture. Aujourd’hui, la modernité introduit une valeur qui est celle de la jeunesse. Alors que notre valeur fondamentale est la vieillesse : on a des vieux sages et non des vieux « cons » normalement, si tout fonctionne bien. Cela a été crée par la colonisation d’abord et puis je me rappelle le mouvement des jeunes basé sur les nationalismes modernes, éclipsant les valeurs anciennes Oeunes Turcs, jeunes Tunisiens, jeunes Algériens, etc.). On a emprunté ce concept à l’Occident. Les jeunes savent plus que les vieux. Il y a aussi quelques poèmes kabyles critiquant les vieux. C’est là que l’on voit où se situe la fracture chez nous.

Un fils n’est pas relié immédiatement à son père, il est relié à son ancêtre. L’ancêtre est inscrit dans une topographie, il est le fondateur de la tribu.

On est dans un système d’emboîtement des groupes allant de la famille à la confédération. A l’origine de chaque cercle se trouve un ancêtre qui, peut être un wali C’est parfois un sanctuaire maraboutique ou une zaouïa. Un culte est rendu à ce sanctuaire maraboutique. Mais c’est un ancêtre éponyme car il ne s’agit pas d’une filiation de sang. C’est une affiliation ou plutôt une filiation-affiliation. Ainsi, en oranie, j’ai assisté à des fantasias où l’on rend un culte appelé dans l’ouest : « zerda » mais on dit aussi « waada ». Ces cultes collectifs rendus à l’ancêtre sont appelés au Maroc : « maoussems » où l’on consolide la cohésion entre les cousins de la tribu. Ce sont de véritables « républiques tribales » fondées autour de l’existence de l’ancêtre.

L’ancêtre est remis en cause à plusieurs niveaux, tout d’abord par l’Etat. Par exemple, en allant à l’école, on vous apprend des choses qui sont en aval pas en amont. Or, nous, dans notre système culturel, l’apprentissage se fait toujours en amont. Ainsi, si je veux prendre la place de mon père, je ne fabrique pas un conflit oedipien : je ne tue pas mon père ni dans la réalité, ni symboliquement. Par contre, je peux être possédé par un djinn, par un esprit, par l’esprit de mes ancêtres. Donc c’est eux qui me contraignent à prendre ma place et je peux même me situer en amont de mon père. Et, la seule façon d’éviter le conflit avec lui, si je suis plus intelligent et si je suis habile, ce n’est pas de me confronter à lui mais de me situer en amont. Je suis alors son propre père ou je suis son grandpère ou je suis l’émanation de l’esprit de l’ancêtre ou je suis possédé par un djinn appartenant à telle ou telle tribu. C’est vrai que les confréries et les sanctuaires aussi ont été complètement démantelés pendant la colonisation. On a porté atteinte à cette idée d’ancêtre.

L’école est venue également pour apporter la confusion entre la culture en tant qu’initiation et la culture en tant que science. A ce niveau là, le clivage est extraordinaire. Je répète souvent cet exemple de l’ancêtre singe ainsi, un enfant qui apprend à l’école que son ancêtre est un singe. Imaginez, par exemple, un griot bambara, qui transmet de génération en génération un corpus extraordinaire, qui connaît tout le monde dans la tribu, apprend un jour que son ancêtre vénéré et sanctifié est en fait un singe. Ainsi, j’ai vu récemment une revue associative dont le titre est « Les ancêtres » où ils ont fait le dessin d’un singe humain. Je me suis alors dit que c’est là où se situe le court-Circuit chez nous. Ce système patrilinéaire est fortement endommagé par l’école et par le fait que l’on a crée une confusion entre le système initiatique et le système scientifique. Ainsi, dans l’immigration, les parents délèguent leurs enfants. Ils disent aux professeurs de mettre tout en oeuvre y compris les coups pour qu’ils apprennent. Mais je leur dis qu’ils ne comprennent pas car, à l’école, ils n’apprennent pas des choses initiatiques mais des choses scientifiques. Ainsi, on n’apprend pas comment fabriquer l’âme d’un enfant. L’enfant doit d’abord être fabriqué par sa culture et, à l’école, on lui transmet et transvase des contenus, des hypothèses scientifiques, un savoir. Mais ce n’est pas un savoir être, on lui transmet plutôt un savoir faire.

Récemment, une assistante me confiait et c’est encore un exemple que je cite : un père kabyle disait qu’il ne voulait pas retourner en Kabylie car ses enfants nés en France ne lui ressemblaient pas. Mais moi j’avais l’autre version qui était que le père voulait partir car ses enfants ne lui ressemblaient pas. « Et je tombe malade car je ne me retrouve pas autour de cette histoire de la transmission. Cela veut dire que je vais vraiment mourir. Quand je vois que mon enfant est différent de moi, je meurs, je fais un accident du travail, je fais un accident de la route, des problèmes d’estomac ou autres. Je dis je suis mort puisque mon fils ne me ressemble pas. »

Même en Algérie, on a tellement détruit ce système patrilinéaire articulé autour de la notion d’ancêtre que cela ne marche plus. En tant que doctrine d’Etat, le réformisme musulman y a contribué. Ainsi, il ne peut résulter que de la violence quand un enfant est face à son père, si on ne met pas l’ancêtre entre eux.

L’ancêtre est représenté par l’assemblée des vieux, par le sanctuaire. Il peut être représenté également par la mosquée mais elle a réalisé le modèle inverse car se sont de jeunes imams qui enseignent à des vieux, donc ce n’est plus valable. Il peut être aussi représenté par le cimetière. Je me rappelle, moi-même, avoir eu à un moment des problèmes avec mon père. Je ne voulais pas me soumettre à ce “monstre” qui croyait être fondateur. D’ailleurs, quand on est fondateur, on risque de sacrifier son fils. Abraham a failli sacrifier son fils et, heureusement, que Dieu est intervenu comme fondateur en disant que, derrière Abraham, il y a quelqu’un d’autre. Et, à ce moment là, son fils a été sauvé mais il aurait pu le tuer. Je vois ainsi chez des psychotiques immigrants, des patients, qu’il y a cette tendance à tuer la descendance pour fonder quelque chose d’autre.

Si on ne met pas l’ancêtre entre le père et son enfant, c’est une diade qui ne marche pas. On peut ainsi voir que c’est le modèle inverse qui se réalise en Algérie c’est à dire que c’est l’enfant qui exécute, qui tue, qui sacrifie son père.

Ce sont des enfants entre 15 et 25 ans qui tuent des gens entre 40 et 6O ans…

Hamid SALMI – Ethno-psychiatre

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