Interview de Arwa Ben Dhia : Lutter contre les idéologies obscurantistes et l’asservissement intellectuel

Polyglotte, de formation scientifique et de profession ingénieure brevets, passionnée par la littérature, en particulier la poésie, l’apprentissage des langues étrangères et la philosophie, Arwa Ben Dhia revient dans cet entretien, accordé à Kabyle.com, pour nous parler de sa poésie et de sa participation à la troisième édition du festival de poésie « La Tour Poétique ».

Bonjour Madame Arwa Ben Dhia, nous sommes ravis de vous interviewer sur Kabyle.com ! Qui êtes-vous Madame Arwa Ben Dhia ?

Merci, honorée et ravie de cet entretien également. Je suis une trentenaire franco-tunisienne vivant à Paris, d’origine tunisienne, naturalisée Française, mais je revendique une identité universelle, humaine avant tout. Je me définirais comme étant une personne amoureuse de la vie et assoiffée de savoir, qui essaie d’être polymathe. De formation scientifique et de profession ingénieure brevets, je suis passionnée par la littérature, en particulier la poésie, l’apprentissage des langues étrangères et la philosophie. Je m’intéresse aux arts d’une manière générale. Jusqu’à présent, j’ai trois recueils de poésie, les deux premiers étant publiés aux éditions Tsémah et le troisième « Silence Orange » aux éditions Mindset. J’ai aussi contribué par trois textes poétiques à l’ouvrage collectif intitulé « Poésie : luttes et combats » qui sera très prochainement publié aux éditions Milot.

L’association SIÉFÉGP vous a récemment distinguée avec le prix international poétique et artistique de la revue poéféminsite Orientales pour votre dernier recueil de poésie « Silence Orange ». Parlez-nous de cette distinction et du choix du titre de votre recueil de poésie.

J’ai été très heureuse de recevoir cette distinction, d’autant plus qu’elle m’a été accordée à la journée internationale des droits de la femme. Je remercie l’association SIÉFÉGP pour ce prix que je dédie à toutes les femmes qui se battent pour leur liberté. En effet, je considère « Silence Orange » comme une ode à la liberté, car je me sers de ma plume pour briser le silence qui a été imposé à la femme maghrébine que je suis, élevée dans une société très conservatrice où parler d’amour, de sexualité et de remise en question des croyances et dogmes religieux est jugé tabou. Dans « Silence Orange », je me donne la liberté de m’exprimer sur ces sujets-là sans auto-censure. J’aime à dire que « Silence Orange » est un silence prométhéen, dérobant la liberté accaparée par les hommes phallocrates pour l’offrir à la femme. Quant au choix du titre, il fallait que le mot « Silence » y figure, car c’est le leitmotiv du recueil, étant présent dans presque tous les textes. Le silence dont il s’agit n’est pas seulement le silence liberticide évoqué ci-avant, mais aussi et surtout le silence propice au recueillement et à la méditation. C’est ce silence-là auquel que je rends hommage et dont est né mon recueil, puisque la majorité des textes a été écrite pendant le confinement où je prenais des bains de silence pour lire et écrire. Le choix de la couleur « Orange » a été spontané et intuitif, se référant à l’expression « songe de couleur orange » employée par la protagoniste Ariane pour désigner l’histoire d’amour épistolaire qu’elle vit avec son étranger. Ensuite, lorsque j’ai fait des recherches sur le symbolisme de cette couleur choisie par mon inconscient, j’ai trouvé qu’il pouvait y avoir trois dimensions intéressantes à citer : la sacralité de l’orange chez les hindous, ce qui rappelle la spiritualité du silence contemplatif, le dynamisme pour rappeler que ce silence est loin d’être passif, mais dénonce les injustices et les excès du monde moderne, et enfin l’optimisme pour rappeler que je tiens toujours à terminer mes textes sur une note d’espoir, aussi tragique que soit l’histoire. Par ailleurs, on pourrait simplement dire que l’orange est le résultat du mélange entre le jaune représenté par la lumière du silence et le rouge de l’amour érotique.

« Écrire c’est choisir de vivre dans un monde où il n’est donné que de survivre ». C’est ainsi que commence votre joli poème « Mon nouveau cogito », extrait de « Silence Orange ». Pensez-vous que la vie soit intrinsèquement liée à l’écriture ?

Oui, je pense que la vie est intrinsèquement, subtilement, liée à l’écriture. Dans ma vie en tout cas, l’écriture occupe une place centrale et privilégiée. Comme tout art, c’est un acte de création, ce qui me fait penser à la citation d’Albert Camus : « Créer, c’est vivre deux fois ». En effet, l’écrivain continue à vivre au-delà de la mort grâce à ses écrits qui l’immortalisent et immortalisent surtout ses pensées et les messages qu’il voulait transmettre à ses lecteurs.

Dans « Silence Orange », vous dites dans votre poème « Pour une déception » : « … que le calame pour soulager mon âme ». Par ailleurs, dans un autre poème intitulé « Obsessions : bénédiction ou malédiction ? », vous dites : « que serais-je sans ma chère poésie ? » Pour vous Madame Arwa Ben Dhia, l’écriture vous a soulagée et guérie ?

Oui, l’écriture m’a toujours été cathartique et thérapeutique. Je m’en sers pour m’épancher, me libérer de tout ce qui m’entrave et sublimer mon énergie débordante. Elle me permet de m’extraire de la rigueur technique de mon métier. C’est aussi un refuge pour la jeune femme timide et introvertie que je suis et qui est rarement éloquente à l’oral. Alors, les mots tus ou mal exprimés sortent du silence et se transforment en poèmes à travers ma plume.

La douceur que dégage votre visage cache la révolte d’un esprit d’une femme rebelle et récalcitrante. Madame Arwa Ben Dhia, vous vous attaquez à la religion et à la morale sociale et vous assumez pleinement votre engagement. En tant que femme d’origine nord-africaine, issue d’une société conservatrice attachée aux valeurs morales et religieuses, vous n’avez pas pensé aux dangers auxquels vous pourriez être exposée ?

Si, mais je pense qu’il faut se battre pour sa liberté de penser. Lutter contre les idéologies obscurantistes et l’asservissement intellectuel fait partie des sujets qui me tiennent à cœur et qui motivent mon écriture. Ébranler les esprits et éveiller les consciences, tel est le devoir de tout écrivain intègre, de tout penseur éclairé. Si tout le monde prenait peur des risques que l’expression de son opinion présente, la pensée rétrograde continuerait à endormir la foule, à la tenir dans l’ignorance et à museler et paralyser ceux qui osent s’y opposer.

arwa ben dhia Kabyle.com

Votre poésie est aussi marquée par une profondeur philosophique comme la remise en cause du consumérisme de la société de consommation, de l’exploitation de l’Homme par l’Homme et d’autres thématiques en lien avec la philosophie. D’où vient-elle cette touche philosophique ?

Je me suis toujours intéressée à la philosophie et je lis non seulement des philosophes classiques mais aussi des philosophes contemporains qui condamnent entre autres le système capitaliste féroce dans lequel nous nous sommes embarqués, le consumérisme, l’esclavagisme moderne, l’anthropocène, etc. Je reste sensible à ces thématiques et je considère qu’il est de mon devoir d’y sensibiliser mes lecteurs.

Dans votre poésie d’amour, il y a des vers qui riment avec un amour possessif mais aussi libertaire. Nous y trouvons l’expression du dolorisme mais aussi de l’épicurisme. D’où vient cette vision ambivalente de l’amour ?

Cela dépend du moment. Comme la vie, l’amour est ambivalent et complexe : parfois serein, parfois agité, « tantôt apollinien, tantôt dionysiaque » pour me citer dans « Olivier numide » extrait de « Silence Orange ».

Que pensez-vous de la place de la poésie aujourd’hui en Tunisie et en France ?

Je pense que la poésie a malheureusement peu de place dans les deux pays, comparée aux autres genres littéraires. D’ailleurs, je regrette qu’il y ait des éditeurs qui vous disent franchement : « nous ne faisons pas de poésie, car cela ne se vend pas bien ». Pourtant, la poésie est un vecteur de beauté par excellence et dans un monde comme le nôtre où règnent la médiocrité et le matérialisme, on a grandement besoin de beauté pour élever les esprits, voire « pour sauver le monde » comme disait Dostoïevski.

Quel est le rôle du poète dans la société moderne ?

Je pense que le poète devrait critiquer en vers tous les maux dont sa société souffre. Je me permets de citer mes propres vers extraits du poème « Le poète phare » extrait de l’ouvrage collectif qui paraîtra bientôt aux éditions Milot :
« Un poète n’est pas seulement le chantre des mots,
Mais le miroir des affres, des abus et des maux.
Dans ses poèmes, résonnent les voix oubliées
Des opprimés, des exclus, des persécutés.
Sa poésie est un cri, un appel à la liberté,
Un hymne à la justice, à la fraternité.
Poète engagé, témoin de son temps,
Il écrit l’histoire, les combats, les tourments.
Ainsi va le poète, tel un phare porteur de lumière,
Guidant nos pas dans les ténèbres, dans la guerre.
Sa plume est un fleuret, son verbe une épée,
Pour que le monde, enfin, trouve en lui sa paix ».

Quels sont les poètes qui influencent votre écriture poétique ?

J’essaie de lire en différentes langues et de nombreux poètes m’influencent. De plume française, je citerais Lamartine, Baudelaire, Verlaine, Rimbaud et Hugo. De plume arabe, je citerais Darwich, Gibran, Al Chebbi et Ouled Ahmed. De plume anglaise, je citerais Gibran, Frost, Whitman et Byron. De plume espagnole, je citerais Borges, Machado et Lorca. Je lis aussi des traductions de poésie initialement écrite en persan, comme celle de Khayyam et de Rumi.

Quels conseils donneriez-vous aux jeunes qui veulent écrire ?

Je conseillerais d’abord de commencer par bien lire. Il est important de lire des écrivains de qualité, car il faut consommer de la beauté pour pouvoir en produire. Ensuite, se laisser aller par l’inspiration, se faire relire par des personnes qui s’y connaissent en littérature, tenir compte de leurs critiques, toujours essayer d’améliorer son style d’écriture et développer un sens de l’autocritique.

Votre dernier recueil de poésie lu ?

C’était le recueil poétique « À nu » par Djenika Mars qui paraîtra très prochainement aux éditions Milot et que j’ai eu l’honneur et le plaisir de préfacer.

Quel est pour vous le moment idéal pour écrire ?

Je ne crois pas qu’il y ait vraiment de moment idéal pour écrire, car l’inspiration ne prévient pas quand elle vient. Il m’est arrivé d’être inspirée en pleine journée, comme en soirée. Mais je trouve personnellement que le calme m’est nécessaire pour écrire. Donc, je dirais que c’est plutôt le soir quand le monde s’endort que la verve poétique s’invite le plus souvent.

Vous allez participer en juin à la troisième édition du festival de poésie « La Tour Poétique » organisé par l’association Apulivre. Un mot sur l’association Apulivre et sur ce festival ?

C’était l’an dernier que j’ai connu l’association Apulivre lorsque j’ai participé à la deuxième édition du festival « La Tour Poétique » organisé par cette association. Le festival était sur trois jours : jeudi, vendredi et samedi, mais je ne pouvais y assister que le samedi. J’ai été ravie de l’accueil qui m’a été réservé et d’avoir rencontré des poètes de tous horizons. Nous avons pu exposer nos livres, débattre ensemble sur le rôle du poète dans la société, déclamer nos poèmes et écouter ceux des autres dans une ambiance très conviviale. Il y avait aussi une conférence-débat animée par trois écrivains. Avec le peu de moyens dont elle dispose, Apulivre a réussi l’organisation de son festival. À chaque édition, Apulivre essaie de mettre à l’honneur des poètes de différentes nationalités, et surtout des poètes nord-africains méconnus, car les fondateurs sont kabyles et le but initial d’Apulivre (contraction d’Apulée, romancier et philosophe berbère, auteur de « Métamorphoses » et du mot livre) est de promouvoir la littérature auprès des jeunes en Kabylie, notamment par la collecte de livres et leur envoi dans différentes bibliothèques là-bas pour lancer des actions de sensibilisation à la lecture. De plus, Apulivre a déjà organisé à Paris d’autres évènements comme la célébration du nouvel an berbère où mon poème « Olivier numide » a été lu par mon amie la poétesse Rachida Belkacem, ainsi que la journée des libertés où j’ai été très contente de participer en tant que conférencière et de dédicacer mon dernier recueil. Par ailleurs, c’est Apulivre qui a rassemblé les écrivains de l’ouvrage collectif « Poésie : luttes et combats » et coordonné avec les éditions Milot pour l’édition de ce recueil. Ainsi, portant les mêmes valeurs qu’Apulivre, il était plus que naturel pour moi de vouloir en devenir membre. Je suis très heureuse de faire partie de cette association culturelle et de participer à la troisième édition du festival poétique où on présentera notre recueil collectif et où ma maison d’édition de « Silence Orange », les éditions Mindset, sera également présente pour présenter trois poétesses et leurs recueils : Rachida Belkacem, Elisabeth Bouillot et moi-même.

Merci beaucoup d’avoir répondu à nos questions ! Un mot ou quelques vers poétiques pour conclure ?

C’est moi qui vous remercie. J’aimerais conclure simplement en disant que c’est par la culture qu’on pourra combattre toute misère. Alors, comme le dit mon ami, l’écrivain et réalisateur italien Francesco Zarzana : vive la culture qui n’a pas de frontières !

Entretien réalis par Amar BENHAMOUCHE

Lutter contre les idéologies obscurantistes et l’asservissement intellectuel fait partie des sujets qui me tiennent à coeur.

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