Hocine Kaïs

Après l’article biographique consacré à l’artiste Hocine Kaïs paru le 24 septembre 2022 dans nos colonnes, nous publions ici l’intégralité de l’interview accordée à Kabyle.com.
Par Lyazid Chikdene

Kabyle.com : Pourriez -vous nous parler un peu, en tant que peintre et chanteur compositeur interprète, comment a commencé votre aventure ou votre histoire avec le domaine de l’art, la chanson et la peinture en même temps ?

Hocine KAIS : Ma première source d’inspiration, ne pouvait être que ma mère par rapport à la chanson. Sa voix envoûtante me berçait, et ses paroles, relatant les évènements de la guerre d’indépendance, me faisaient pleurer. Une fois, mon frère aîné a emprunté une guitare à un ami à lui, pour s’initier à la guitare. Une aubaine inattendue pour moi. Une guitare chez nous !!!!! Nous qui n’avions que des Ikoufane* pour orner les murs de notre pièce si exiguë. Je me suis acharné sur cette guitare, ne lui laissant aucun répit. J’ai senti des progrès inespérés en quelques jours, ce qui m’a encouragé à persévérer et à pouvoir jouer maladroitement quelques notes au bout de 15 jours de la chanson de « ooh ooh acimi . Anebdu yuɣal d ccetwa », c’est à partir de là que j’ai composé ma première musique aux paroles de mon frère, « leqraya urɛad fukaɣ, ezwaǧ ad zewǧeɣ ḥeṭmniyi l waldin-iw … » Ma première chanson (parole et musique), était « lɣerba d ajgu ẓẓayen …« . Alors que j’avais 17 ans et étudiais au CEM Zaidat Ahmed d’azazga. Parallèlement à la chanson, je me suis retrouvé doué dans le dessin sans savoir d’où ça venait. J’aimais tout ce qui est coloré, à l’exemple de Ticṛaḍ (décoration murale kabyle), ou la robe kabyle, etc. J’ai continué à développer les deux arts parallèlement en m’inspirant des artistes connus et en profitant des moyens mis à ma disposition en tant que président du club dessin au lycée Chihani Bachir à Azazga.

K.C. : Contrairement à la chanson qui est déjà bien répandue en Kabylie pendant votre jeunesse, se pencher, en revanche, vers la peinture et les arts plastiques semble quelque chose de rare ou d’inhabituelle à cette époque pour un enfant né et vivant dans un village, peut-on savoir un peu plus ?

H. KAIS : Tout à fait. Au CEM comme au lycée, je n’ai pas rencontré de personnes de ma génération, qui avaient ce don, en arts plastiques. Donc les rares occasions pour exposer, je me retrouvais quasiment seul à avoir des œuvres à exposer. L’inexistence d’une école des beaux-arts dans les environs et le manque de vulgarisation de cet art, serait à l’origine du manque d’intérêt des jeunes à s’y investir. C’est seulement à Mostaganem durant mon cursus universitaire que j’ai commencé à m’épanouir, en occurrence après ma rencontre avec mon ami et camarade l’artiste peintre Rachid TIGHILT, lui aussi élève ingénieur en agronomie à l’L’I.T.A de Mostaganem . Nous avons réalisé
quelques travaux et expositions ensemble, dont la première au lycée filles OULD KABLIA et ce, en 1981, quelques mois seulement après le printemps amazigh (berbère). Chose qui n’était pas aisée, et qui a valu la visite des services de sécurité à la directrice du lycée de l’époque, la brave femme Mme BENDERDOUCHE.

K.C. : Comment vous avez réussi à combiner entre vos études et votre passion pour les arts à une époque où les arts manquaient de vulgarisation ?

H. KAIS : En étudiant, je n’avais aucun problème à joindre les deux (l’art et les études). L’art coulait dans mon sang depuis mon enfance. J’aimais tellement ce que je faisais que l’exercice de création devenait un plaisir pour moi. Je me repose en peignant un tableau ou en composant une chanson. Donc, ça a été un plaisir de chanter et de peindre et de composer. Entre la peinture et la chanson, il y a complémentarité, l’un n’empêche l’autre. Le problème se fait sentir dans la vie active, lorsque le besoin de survie phagocyte le besoin d’expression. J’étais au lycée 1979 lorsque je suis passé à l’émission iḥefaḏ̣en animée par Mohand Errachid . J’étais à l’ITA de Mostaganem lorsque je suis passé à l’émission animée par Si Smail en 1981 toujours à la chaine II. C’est en étant étudiant que j’ai enregistré deux albums 82 et 84 qui n’ont pas vu le jour sur le marché. C’est en étant lycéen et étudiant que j’ai composé la majorité de mes chansons. J’ai réalisé quelques expositions de peinture à l’enceinte de l’ITA, à l’université de Mostaganem et d’Oran, ainsi qu’au palais de la culture d’Oran
tout en étant étudiant.

K.C. : Votre technique en peinture est originale et particulière, comment vous pouvez la décrire en quelques mots pour les amateurs de cet art ?

H. KAIS : J’ai ce défaut d’être l’éternel insatisfait. Je me trouve des imperfections dans tout ce que je crée et je m’en sers pour créer davantage. La particularité de ma peinture, réside même dans sa philosophie. Que je me serve d’un pinceau ou d’un cutter, je fais apparaître l’intime symbiose entre l’être humain et son environnement naturel en insistant sur la transparence de l’un par rapport à
l’autre. L’un dépend de l’autre et vice versa. La femme est omniprésente dans mes peintures, et en premier plan, et faisant tout à la place de l’homme. Certainement pour mettre en évidence l’absence du père dans ma vie.

K.C. : On remarque un certain nombre d’artistes Kabyles de talents qui sont aujourd’hui en retrait de la scène artistique, est- ce dû au manque de motivation ?

H. KAIS : Arrivé à l’âge où la responsabilité familiale vous met au pied du mur, et que ce que vous aimiez ne vous nourrit pas, le temps finira par éroder votre passion, et vous pousser à la reléguer au second rôle de vos priorités, en occurrence, en Kabylie où la dureté du quotidien ne fait pas de cadeau. Pour mon cas, après mes études, j’ai continué à m’investir dans l’art contre vents et marées.

Pour la chanson j’ai sorti mon premier album en 1989 à Tizi Ouzou. Après quelques centaines de cassettes sur le marché, la maison d’édition cesse son activité et dépose le bilan. J’ai récupéré donc ma bande et l’ai transférée à Djurdjura musique de Iferhounene pour la produire à compte d’auteur.

J’ai répondu à l’invitation de Samira animatrice à la chaîne 2 (Paix à son âme) pour faire la promotion de mon album. Avec le système de compte d’auteur, les choses se corsaient pour moi, je me retrouve dans une solitude asphyxiante, avec un manque de moyens handicapant, je ne pouvais que baisser les bras. Étant Marié, à ma charge une responsabilité familiale et vivant à Mostaganem, loin
de mon public, le choix ne pouvait être autre que courir pour subvenir à mes besoins de subsistance.

En Algérie, particulièrement l’artiste kabyle, ne peut trop compter sur son art pour subvenir à ses besoins.

K.C : Beaucoup d’artistes qui ne sont pas visibles sur la scène, mais ils continuent de pratiquer leur art dans la sphère privée, est-ce bien votre cas ?

H. KAIS : Durant la période post-universitaire, je me suis beaucoup investi dans la création en réalisant beaucoup d’œuvres de peinture et expositions, où j’ai eu droit à plusieurs articles de presse et passages à la télévision dans les deux disciplines. Malgré tout, le temps a fini par avoir le dessus en nous réduisant au silence, pour se recroqueviller sur soi et continuer à créer essentiellement pour
le plaisir de la passion.

K.C : Quel regard portez-vous sur la production artistique actuelle et les artistes de la nouvelle génération ?

H. KAIS : L’art en général est victime de la facilité, due à la modernisation, beaucoup font la confusion entre la facilité et la simplicité. Le prêt-à-porter (les reprises, copier-coller…) dans l’art, tue la création, et l’art sans la création, devient stérile.

K.C : Un commentaire pour clôturer notre interview.

H. KAIS : Le parcours de l’artiste est toujours parsemé d’embûches. On sait comment il commence, mais on ne sait pas comment il termine. Un grand merci pour votre intérêt à mon parcours, et pour Kabyle .com qui me donnent l’occasion de m’exprimer à cœur ouvert. Tanmirt.

Propos recueillis par Lyazid Chikdene