Histoire d'alphabets… ou quand tamazight continue de déranger

Histoire d'alphabets… ou quand tamazight continue de déranger

TAMAZIGHT ET L’API

QUAND L’ALPHABET DEVIENT OBJET DE REJET – Réponse au docteur Abdennacer Bouali (Université de Tlemcen) – Qui a écrit : « L’alphabet arabe une couronne d’or pour Tamazight ».

REPONSE : TIRIRIT (amek ara-tt naru s Taârabt ?)

Ce qui manque à l’alphabet arabe pour devenir « Une couronne d’or pour tamazight »

De quelques aphorismes sur la langue arabe :

Comme chacun sait, la langue arabe possède un système d’écriture qui ne note que les consonnes. A ce titre, les spécialistes appellent cela un « ABJAD », allusion à quatre phonèmes de l’alphabet arabe : alif, ba, jim et dal (a,b,j,d = abjad).

Mais, le problème, pourrait-on dire, ne s’arrête pas là. Ce système « consonantique » ne suffit pas à tamazight, laquelle dispose d’un système beaucoup plus étendu et donc plus riche.

De quelques phonèmes manquants à la langue arabe et dont la liste n’est pas exhaustive :

–          z, : sifflante sonore emphatique, comme dans : arzaz : guêpe.

–          z, : sifflante sonore non emphatique.

–          r, : phonème spirant.

–          tch, : affriquée sourde.

–           k, : spirant.

–          tw : vélaire.

–          g : spirant.

–          gw : vélaire.

Ajouter à ces phonèmes les voyelles /e/, /o/, éléments linguistiques porteurs de sens en Kabyle : notamment pour différencier verbes et substantifs : aberrez//aberraz : action de nettoyer//le nettoyeur ; ahedded//aheddad : action de repasser//repasseur…

 Kenfor//kenfur ; taruzi//tarozi, etc.

 Le problème ne s’arrête pas au système consonantique. Il s’aggrave, pourrait-on dire, quand on aborde l’apport linguistique des géminées en tamazight.

En effet, comment faire la différence en arabe entre : taxellalt/taxlalt ; lemsasa/lmessassa ; tarwa/tarewwa, etc.

 Les problèmes s’accentuent (pourrait-on dire encore !) dans la gestion de l’incorporation, phénomène linguistique propre aux langues premières et autochtones, comme la tamazight.

 Il va de soi que, contrairement à ce que déclare monsieur le docteur Bouali, les défenseurs de la langue amazighe – à commencer par le chantre de notre langue maternelle, feu Mouloud MAMMERI – n’ont rien contre l’arabe. Monsieur Bouali vient d’apporter la preuve que ce sont les tenants de sa ligne idéologique qui ne supportent pas la langue amazighe, notamment quand celle-ci « semble prendre quelques avances » en adoptant l’Alphabet Phonétique International (API), alphabet tout à fait adapté à notre langue maternelle. Alphabet que même les Chinois utilisent dans leurs recherches scientifiques !

 D’ailleurs, cette adaptation n’est que passagère. Comme l’expliquait déjà, de son vivant, Dda Lmulud, « C’est pour parer à l’urgence, face à toutes les menaces et les violences idéologiques auxquelles faisait face la langue amazighe. Car, tamazight dispose déjà d’un alphabet millénaire ».

Car, dans l’absolu, et ce jour viendra, la langue amazighe possède un alphabet millénaire qu’il nous appartiendra de récupérer le jour où des doctes comme monsieur Bouali voudront bien accepter de dire tout ce que notre langue maternelle avait subi et continue de subir comme tracas.

Il viendra le jour où chaque Algérien (arabisé ou non) revendiquera sa berbérité. Ce n’est que ce jour-là que nous attendons depuis que les maîtres nous battaient à l’école, alors que nous parlions simplement dans notre langue maternelle. Depuis que les maîtres d’arabe nous punissaient dès qu’ils nous entendaient chuchoter en tamazight. Rassurons, le docteur Bouali, les instituteurs français agissaient de la même façon vis-à-vis de nous… pendant la colonisation !

 Manquant d’arguments linguistiques – manifestement, le docte n’y connaît rien à tamazight, sinon il se serait avisé de taxer de « fêlure » et de tous les maux (mots), « les partisans de l’alphabet latin ». Les progrès que ces derniers ont insufflés à tamazight sont considérables ! Il suffirait d’un peu plus de sagesse, de tolérance (et de connaissance en tamazight) pour que monsieur Bouali Abdennacer s’en rende compte et arrête de tout mélanger en passant du coq à l’âne.

 Pour le paraphraser, « L’Algérie vivra et embellira » le jour » où lui et ses paires deviendront plus tolérants et moins vindicatifs et accusateurs à l’adresse des Imazighen qui ne demandent que la reconnaissance légitime pleine et entière de leur langue maternelle. Pour ce faire, une planification linguistique accompagnée d’une formation des maîtres est indispensable. Car, en définitive, seuls eux – qui avaient souffert dans leur chair pour avoir défendu leur langue – savent ce que tamazight veut dire ! Et les conditions de l’adoption de l’API, sur lesquelles nous ne reviendrons pas, montre à quel point les Imazighen vivaient dans l’urgence de sauvegarder leur langue, qu’ils savaient menacée de disparition.

 CONCLUSION  – Taggara n taguri (comment écrire cela en arabe ?)

J’avais 11 et demi quand je fis mon entrée à l’école. Je ne savais alors parler que la langue de ma mère : la langue kabyle. Et j’appris avec grand désarroi que ma langue était interdite à l’école ! Dans ma tête d’enfant, je me disais alors : « Mais, avec quoi je vais parler, puisque je ne connais que ma langue maternelle : le kabyle !?? » J’ai donc continué à m’exprimer haut et fort dans la langue de ma mère. J’ai été sauvagement battu par l’instituteur qui s’appelait monsieur Galy… En voulant me défendre, mon père fut jeté en prison…

1962 : L’Algérie est indépendante… De Gaulois, nous étions devenus des Arabes !

Quand je fis mon entrée dans la salle de classe, l’instituteur Syrien écrivait quelque chose que je ne comprenais pas alors : « Mamnuâ elbarbariz-taâkum fi elmadrasa » (Votre barbarisme est interdit à l’école).

Ma camarade Zahra m’expliqua le sens de la phrase écrite au tableau. Je crus bon de plaisanter en lui disant : « Avant, c’étaient les Gaulois, maintenant, ce sont les Arabes ! »

L’instituteur m’entendit et s’adressant à Zahra, il lui dit : « Wach Qal ? » (Qu’a-t-il dit ?)

Elle lui expliqua ce que je venais de dire. Il me demanda de mettre debout et il me gifla si violemment que j’avais saigné du nez !

Mon frère Mohand Rachid dut abandonner l’école à cause des violences que nous subissions pour oser parler en kabyle !

Moi, je vous avoue, monsieur le docteur Bouali, que je suis incapable de vous dire comment j’ai pu tenir…

Qui sait ?

Peut-être pour pouvoir vous répondre aujourd’hui…

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