Geneviève Guevara : il est important d’oser et la poésie permet cette audace

Née à Namur, la capitale de la Wallonie et à quelques centaines de mètres du domicile du célèbre poète belge Henri Michaux (1899-1984), Geneviève Guevara revient dans cette interview pour nous parler de sa poésie et de sa participation à la troisième édition du festival de poésie « La Tour Poétique ».

Bonjour Geneviève Guevara, nous sommes ravis de vous interviewer sur Kabyle.com ! Qui êtes-vous Madame Geneviève Guevara?

Bonjour mon cher Amar. Je suis aussi très contente d’être interviewée par Kabyle. com. Qui je suis ? Je m’appelle Geneviève, mon nom de plume est Geneviève Guevara. Je suis née à Namur, la capitale de la Wallonie, c’est-à-dire la partie francophone de la Belgique. J’ai suivi des études en philologie romane pour devenir professeure de français en terminale, j’enseigne depuis plus de trente ans déjà et j’ai toujours beaucoup aimé le contact avec les élèves. Mais je me définis avant tout comme une femme de plume.

Depuis mon plus jeune âge, je lis et je m’intéresse à la littérature, à la poésie. J’ai énormément lu. Enfant, adolescente et au-delà… J’ai aussi beaucoup écrit jusqu’à mes 20 ans de la poésie et un roman. Et puis, en 2017, après presque 30 ans durant lesquels je n’ai quasiment rien écrit, j’ai décidé de renouer avec ma vraie joie : créer par l’écriture. C’était un appel, un appel de l’âme. C’est mon côté mystique… Je suis une personne très instinctive. Mon intuition est ma boussole intérieure. Mon intuition, c’est ma vérité.

À travers l’écriture, je comprends tellement de choses qui ne m’apparaissent pas nécessairement autrement. C’est la même chose d’ailleurs avec la peinture, avec tout ce qui est graphisme. Domaines que je n’aurais jamais côtoyés si je n’avais été autant incitée par des artistes d’Afrique du Nord (Tunisie et surtout Algérie) parce que je me pensais incapable de m’exprimer ainsi.

À présent, je m’estime être autant légitime dans ces deux domaines même si l’écriture reste prépondérante. Je pourrais me définir comme romancière, poétesse, peintre mais la dénomination d’« éveilleuse d’âme » est encore la plus appropriée parce qu’elle inclut mon métier d’enseignante, de femme de lettres, de peintre, tout autant les ateliers d’écriture et de bien-être que j’anime, sans oublier les moments poétiques que j’organise (moments intimistes ou festivals de poésie).

Je suis une personne très curieuse, très observatrice, une personne qui aime ce qui est beau, ce qui est porteur, cet au-delà porteur de sens et porteur d’énergie positive, de bien-être. J’écris énormément : il arrive certains jours que j’écrive jusqu’à 6 poèmes et ceux-ci, le plus souvent, fusent très vite : ça me traverse. Je dirais que de manière générale, à part quelques exceptions, je suis inspirée et ma poésie est spontanée. Mon recueil  » Éblouissements » a été publié en Algérie en 2022 (il se compose de poèmes de 2017 à 2019), le second « Errances librement consenties  » a été conçu pour accompagner ma première exposition de peinture, quant au troisième , »Instantanés « , finaliste lors du premier prix René Depestre, il vient d’être imprimé.

Enfin, trois poèmes inédits et une réflexion poétique feront partie de l’ouvrage collectif « Poésie : luttes et combats » aux éditions Milot. Six autres recueils sont prêts à être publiés.

Comment êtes-vous arrivée à la poésie ?

La poésie, je pense, est apparue dans ma vie spontanément vers l’âge de treize ans. La poésie ne faisait pas vraiment partie de la culture familiale : mes parents lisaient très peu et encore moins la poésie. Ce n’est pas non plus l’école qui m’a vraiment initiée. À part, les poèmes a étudier par cœur régulièrement… Mes profs pensaient que j’allais me destiner à l’écriture. Moi-même je disais dès l’âge de treize ans que je serais écrivaine. Je ne disais pas poétesse parce que les romans me plaisaient davantage. D’ailleurs, je ne lisais quasiment jamais de la poésie. Donc, je peux dire que c’est venu spontanément. Certains de mes textes ont été publiés dans la revue de l’école. Mais je n’ai pas poursuivi. Pas de personne pour m’inciter à poursuivre aussi. Depuis 2017, je constate que la réémergence de la poésie dans ma vie me permet de mieux comprendre bien des choses. Dès lors, j’utilise abondamment ce médium.

Comment vous définissez le « poète » ?

Je me réfère à l’étymologie des mots « poème »et « poésie » venant du grec « ποιεω » et signifiant « faire, fabriquer, créer ». Le poète est dès lors un artisan, un créateur. L’étymologie ouvre le champ : il n’est pas créateur qu’avec les mots. C’est carrément avec tout : ça peut être avec la poterie, le tissage, la peinture, la sculpture, comme aussi sa façon d’être. Il s’agit en fait de l’originalité, d’être créatif. On est bien loin de l’intelligence artificielle dont je n’ai absolument aucune peur : l’I.A. peut être même un fameux booster d’énergie, un booster de créativité. Par parenthèse, la poète n’écrit pas nécessairement ses poèmes.

Par exemple, Si Mohand disait ses textes et heureusement que des scribes les ont consignés sinon ils auraient été perdus à tout jamais.

Si Mohand disait sa poésie et il s’inscrit dans une grande lignée de poètes de tradition orale parce que la poésie est d’abord orale. Elle a pour fonction originelle d’être chantée. Eh Oui, toutes les chansons sont des poèmes ! C’est pour cela qu’il est étrange que certains affirment détester la poésie alors qu’ils apprécient les chansons…

La poésie a à être dite à voix haute bien plus que lue uniquement avec les yeux. La poésie est quelque chose de vivant, ce ne sont pas des mots morts sur du papier. C’est pour cela que l’exemple de Si Mohand est très intéressant.

Je pense que le poète est celui qui se laisse traverser. Moi qui suis assez mystique, j’aime penser que la poésie me traverse. Que ça vient d’au-delà de moi. Il y a des phrases qui me viennent comme ça en marchant dans la rue, en me réveillant tout d’un coup… Parfois c’est un poème tout entier qui m’arrive et si je n’ai pas assez de temps pour prendre de quoi écrire, il disparaît. En fait, c’est comme les rêves : si on ne les transcrit pas tout de suite, on les oublie. Je pense qu’il existe deux catégories de poètes. Ceux qu’on a appelés poètes pendant des siècles n’appartiennent pas à la catégorie des poètes inspirés. Mais à celle des transpirés, transpirants. Je pense notamment à ce cauchemar de la page blanche de certains auteurs…

Je pense que ces poètes n’écrivent pas dans le même esprit que les poètes inspirés : ils travaillent – et j’utilise avec conscience ce mot – , ils travaillent avec leur mental. Ce mot « travailler » parce que c’est de l’ordre du travail de l’accouchement : le mot « travailler » dans le sens étymologique fait référence au mot « tripalium » qui évoque un instrument de torture donc quelque chose qui fait mal… Moi, je préfère dire quand j’écris un poème que j’œuvre. Le poète écrit, me semble-t-il, d’abord pour lui, pour connaître sa note, son essence. Parce que ce qui le traverse fait partie de son âme, c’est sa vibration personnelle et il la livre sans filtre.

Je parle bien du poète inspiré. Lorsqu’il est sans filtre, le résultat est très différent de celui qui transpire. Mais celui qui transpire et celui qui se laisse traverser peuvent influencer (on peut espérer favorablement ceux qui lisent/disent leurs écrits) parce que la poésie est thérapeutique comme tous les arts. Je suis plutôt adepte du beau, du positif, de ce qui élève, mais force est de constater que certains auteurs que ce soient des poètes, des romanciers ou des artistes de n’importe quelle discipline réalisent des œuvres tourmentées et que celles-ci sont aussi intéressantes et peuvent contribuer à l’éveil de l’âme puisqu’elles peuvent permettre de prendre conscience des parts d’ombre que l’on a en soi. Pour clôturer : » comment je définis le poète » ? Le poète est un thérapeute œuvrant entre la terre et le bonheur à atteindre, un créateur de la terre happy.

Que pensez-vous de la place de la poésie aujourd’hui en Belgique et en France?

C’est une très bonne question. Je vais parler surtout de la Belgique vu que j’y habite. Mais ce que je vais dire est sans doute assez semblable à la situation en France. La poésie est en perte de vitesse. Enfin elle l’était. Elle était déconsidérée parce que considérée comme étant inessentielle. Mais la situation semble bouger favorablement. Je vais répondre à la question sous plusieurs angles. Dans une librairie, où se trouve le rayon poésie ? Dans la librairie proche de mon domicile, le rayon de la poésie n’est pas mis en évidence. Il est certes en face de la caisse mais c’est un endroit qu’on regarde peu et en plus il n’est pas à la hauteur des yeux mais en dessous de la taille. Or point de vue marketing que met-on en bas ? Ce qu’on estime moins important n’est-ce pas ? Par ailleurs, ce rayon est en général bien peu fourni… Aux ventes dédicaces, ce sont les romanciers qui sont davantage sollicités : un roman serait plus faciles à lire, à comprendre…

Les gens sont-ils fainéants ? Croient-ils qu’il faut appartenir à un cénacle d’initiés pour apprécier la poésie ? Croient-ils qu’il faut avoir les codes pour comprendre la poésie ? (alors que comme pour l’art abstrait, comme pour tout ce qui est artistique en fait, ce n’est pas la compréhension qui est primordiale mais le ressenti … ?) Cet état de fait découle-t-il d’un dégoût instillé à l’école ? Souvent j’entends dire « je n’aime pas la poésie » alors je demande : « comment lisez-vous la poésie ? En lisant silencieusement rien que par vos yeux ou lisez-vous à voix haute ? » La réponse est toujours la même : silencieusement. Alors que la poésie appartient au domaine de l’oralité : les chansons sont des poèmes respectés.

Je pourrais aussi demander : « comment avez-vous appris la poésie ? Était-ce par le prisme des analyses que le prof dispensait ? Par des textes ingurgités par cœur sans apprentissage ? » En Belgique, suivant la tradition classique, la 5ème est l’année consacrée à la poésie latine, grecque et, dans le même mouvement, la poésie s’étudie aussi au cours de français. Mais il faut le reconnaître : la poésie est de plus en plus discréditée dans les programmes scolaires, noyée dans un fatras d’autres choses. Elle est vue de manière académique et pas ou trop peu sous son angle magique… et ce n’est pas nouveau. Majoritairement, les enseignants l’étudient sous son angle le plus rébarbatif : les règles de versification, les auteurs reconnus analysés avec des grilles de lecture, un strict minimum d’ateliers d’écriture… des interrogations pour vérifier le savoir. Et des études de poèmes…

Je vais vous raconter comment la poésie est venue à moi cette année là. Le prof nous avait demandé d’étudier par cœur cinquante vers d’affilée. Peu importe lesquels même s’il y avait plusieurs poèmes et que le dernier était coupé en plein milieu… J’avais trouvé cela ridicule et sauvage par rapport au texte. Irrespectueux même. D’autant que nous n’avions pas appris à interpréter un texte ! Je ne vous dis pas le gâchis et l’ennui pendant plusieurs heures à écouter ânonner, charcuter (on peut le dire) des textes supposés nous éblouir par des élèves motivés seulement par les points… Un bête exercice de mémorisation sans plus. Pour ma part, je suivais parallèlement au conservatoire des cours de diction, déclamation et art dramatique. Il est très possible que ce cursus extra-scolaire m’ait sauvée du dégoût… Ce n’est pas ça du tout la poésie. Dans le cas présenté, c’était plutôt du formatage au dégoût ! La manière classique d’étudier la poésie a eu comme conséquence (majoritairement) d’en dégoûter les élèves plutôt que de l’apprécier. Et l’initiation poétique véritable où se trouve-t-elle ? Celle qui libère ?

Personnellement, j’anime beaucoup d’ateliers d’écriture en classe. Bien plus que ce qui prévu. Parce que la poésie étudiée en se basant uniquement sur l’étude des règles de la versification, l’analyse des poèmes selon une grille, l’étude des auteurs… peut être certes intéressante mais est extérieure à l’élève. En effet, comment apprécier la beauté quand elle est décortiquée et pas ressentie ? La beauté a à être ressentie, vécue de l’intérieur ! J’apprends donc aux élèves la poésie non pas en voyant en priorité les auteurs mais principalement en la sentant de l’intérieur, en la chantant de l’intérieur. En voyant les règles de la versification certes mais pas pour du par cœur à restituer à l’examen, elles sont étudiées en les utilisant progressivement en atelier d’écriture et en lisant les différentes productions dans un esprit de bienveillance. Quant aux poèmes restitués de mémoire, les élèves les assimilent via un travail préparatoire de diction, de déclamation, d’art dramatique même (articulation, regard, débit, pauses, rythme…), le tout sous forme de jeu. Au premier trimestre, le texte » Mes occupations » d’Henri Michaux est excellent pour désinhiber l’apprenant… et au dernier trimestre, après lecture de l’œuvre complète de Charles Baudelaire, en véritable show, un poème au choix (avec mon accord tout de même) présenté à la Maison de la Poésie de Namur. On dépasse et de loin le canevas scolaire. Je ne suis certainement pas la seule à flirter avec la marge mais malheureusement beaucoup de professeurs ont peur de s’émanciper du sacro-saint programme…

Je considère mon métier non pas comme le respect de règles mais comme l’éveil des talents, de la confiance en soi, la connaissance de soi, le tout dans la joie et le plaisir. Considérons la question sous un autre angle encore. Personnellement, comme dit précédemment, j’ai recommencé à écrire en 2017. Et je constate que je ne suis pas la seule à avoir repris la plume à ce moment.

J’observe aussi que depuis le premier confinement les choses ont fameusement évolué. En effet, les gens se sont bien emmerdés chez eux et heureusement. Certains ont cherché des choses à faire et même si c’était peut-être de l’occupationnel au début, ils ont renoué avec l’artistique, la créativité, leur âme d’enfant et ils ont découvert que ça leur faisait du bien. Certains se sont retournés vers la lecture mais aussi vers d’autres secteurs où leur créativité a été sollicitée : peinture, modelage, création de bijoux… et certains ont commencé à s’adonner à l’écriture. Pour passer le temps peut-être, mais peut-être aussi parce qu’ils se sentaient inspirés à le faire. Encore cette notion d’être inspiré…. Suite à ce boum créatif, depuis les publications sont exponentielles, les maisons d’éditions pullulent.

On imprime beaucoup mais lit-on pour autant ce que les autres ont écrit ? La plupart des livres, recueils même s’ils sont plébiscités pour l’instant n’auront très certainement qu’un moment de gloire (pour autant qu’ils soient dans cette configuration), beaucoup vont s’effacer et peu importe parce que ces écrits compulsifs sont nécessaires pour le moment : ils peuvent aider celui qui écrit et aider celui qui le lit. Et ça, c’est essentiel.

Certains n’ont pas attendu pour œuvrer à la promotion de la poésie. En voici quelques exemples en Belgique francophone : « La poésie reste le parent pauvre de la culture, l’oubliée tant qu’on ne vient pas crier son caractère essentiel dans la société », disait Mélanie Godin à Michel Torrekens dans une interview destinée à Le Carnet et les instants. Mélanie Godin, une de mes anciennes élèves, dirige depuis 2015 les Midis de la poésie à Bruxelles. Cette a.s.b.l. existe depuis janvier 1949. Son but : promouvoir la littérature et la poésie, d’hier et d’aujourd’hui. Même si l’équipe de cette à.s.b.l est extrêmement réduite, elle a acquis un véritable ancrage dans le paysage culturel de la capitale belge. Nomades et pluridisciplinaires, Les Midis de la poésie investissent de hauts lieux de la culture bruxelloise, tels que les Musées Royaux des Beaux-Arts, le Théâtre National Wallonie-Bruxelles, le Café Congo, le Théâtre des Martyrs, La Bellone, le Rideau.

Les représentations sont régulièrement sold out. Les organisateurs constatent qu’il existe un véritable attrait pour les classiques comme Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Prévert, La Fontaine. Ils restent ceux que le grand public cite quand on leur parle de poésie. J’ai eu la joie dernièrement d’apprendre qu’une autre ancienne élève du lycée où je professe, Lisette Lombé est devenue poétesse nationale pour deux ans. Laurence Vielle, par exemple, avait élue, quant à elle, en 2016. Mais on parle tellement peu de cette distinction… tout comme on parle si peu de la poésie…

Du côté de Liège, la Maison de la Poésie d’Amay, créée en 1964, organise des expositions, des animations scolaires, des ateliers d’écriture. Sa revue L’Arbre à paroles, appellation qui s’est étendue par la suite à l’ensemble des Éditions, est le principal éditeur de poésie du monde francophone. Mon ami Patrice Breno a créé la Revue Traversées il y a presque vingt ans, et en pur mécène, tant il aime la littérature et en particulier la poésie, il organise annuellement des marchés de la poésie à Virton.

À Namur, la Maison de la Poésie créée par Robert Delieu en 1985 est un lieu de promotion et de diffusion de la poésie, de la littérature et de la langue française. On y crée, on s’y croise et on s’y nourrit au travers d’une programmation riche et complète qui s’adresse à tous les publics : conférences, spectacles, concerts, rencontres littéraires, ateliers créatifs, activités pédagogiques ainsi qu’un Festival annuel de poésie.

Par ailleurs, j’observe qu’il y a de plus en plus d’évènements poétiques. Personnellement, outre les soirées intimistes que j’organise depuis 2019 dans mon appartement, je participe mensuellement à deux moments poétiques à Bruxelles (dans les communes de Anderlecht et de Uccle). Je constate que les gens sont encore frileux, fainéants pour sortir de chez eux et participer à ces événements… Les choses bougent cependant. Et nous avons à poursuivre dans cette voie.

Quels sont les poètes qui influencent votre écriture poétique?

Arthur Rimbaud est incontestablement le poète qui me séduit depuis la première lecture. Mais aussi Henri Michaux, né à quelques centaines de mètres de mon domicile, Paul Éluard, Charles Baudelaire, Victor Hugo, François Villon… J’apprécie énormément les auteurs surréalistes tels que Achille Chavée, Géo Norge, Robert Desnos, Guillaume Apollinaire…

Des plumes féminines, je retiens particulièrement Andrée Sodenkamp, Louise Labé, la grande Sappho m’a toujours interpellée par sa féminité, son atemporalité. Je me souviens encore mon émotion en traduisant ses vers au cours de grec.

Pour le monde hellénistique d’hier et d’aujourd’hui : Homère et Yanis Ritsos et Odysseus Elytis.

Pour le monde hispanique : Pablo Neruda avec son  » El Canto General », Federico Garcia Lorca pour l’ensemble de son œuvre. Pour le monde arabophone et perse : Abdellatif Laâbi, Mahmoud Darwish et Omar Khayyām, Rûmi, Hafez.

Pour le Japon, parmi tous les auteurs de haïkus que j’ai lu, Bashô et Issa.

Votre dernier recueil de poésie lu?
C’est « Marie des brumes » d’Odysseus Élytis (1911-1996), prix Nobel de littérature pour l’ensemble de son œuvre en 1979. C’est une relecture en fait. J’avais été séduite par l’interprétation chantée par Angélique Ionatos il y a quelques années. En voici un extrait :

« Les poètes
De quel œil vous considérez -vous autres les poètes
qui m’avez tant vanté l’acier dont vos âmes sont faites

Si longtemps que vous attendez ce que je n’attends plus droits comme un lot d’objets perdus dont nul n’aurait voulu…
Je ne cesse de vous héler – vous ne répondez pas
dehors tout s’embrase et le monde approche du trépas

Et vous revendiquez – quel à-propos plaisant
vos droits sur le néant !

En des temps pourris de veaux d’or et de je-m’en-foutisme vous exhalez l’inanité des propriétarismes

Puissants vous allez emballant de feuilles de lauriers
la Mappemonde infortunée tout de noir endeuillée

Et macérant dans les relents de l’homme sulfureux
vous devenez exprès les cobayes de Dieu
L’homme est hanté par Dieu, comme un squale »

Quel est pour vous le moment idéal pour écrire?

Il n’y en a pas. Quand ça me prend, il faut que j’écrive. Si je n’ai pas un cahier et un crayon, je prends rapidement mon G.S.M. Je préfère d’ailleurs écrire mes poèmes sur le P.C. ou sur le G.S.M. parce que j’écris spontanément et quelquefois quand j’ai fini, je me rends compte que c’est comme si le poème était en désordre : en fait j’ai une pensée qui, depuis quelques années, est devenue de plus en plus arborescente. D’ailleurs, j’écris mon roman de cette façon-là ce qui est assez compliqué parce que je pense au confort de mes lecteurs afin qu’ils ne soient pas trop malmenés par cette façon d’écrire. Mais peut-être ont-ils à être malmenés pour acquérir un autre regard que cette sempiternelle linéarité pour appréhender le monde … ? Je sens de plus en plus que la compréhension du monde s’étofferait davantage en cessant d’être linéaire et en adoptant un point de vue « multifocal. » Bref, j’écris souvent le matin en me réveillant parce que des choses me viennent, souvent aussi après mon petit déjeuner et parfois deux poèmes d’affilée qui s’imposent comme ça et parfois même trois. Parfois en marchant et alors je dois m’arrêter parce qu’il y a des mots qui viennent et que si je ne les écris pas tout de suite, ils s’évaporent. Donc, ça peut être n’importe où, n’importe quand… et même n’importe comment.

Quels conseils donneriez-vous aux jeunes poètes ou à ceux qui veulent écrire ?

Je n’écrirai pas à la manière de Rainer Maria Rilke des  » Lettres à un jeune poète »… Je dirai ce que je dis en classe lors des ateliers d’écriture : l’important est de s’amuser ! Et ça tombe bien parce que dans « s’amuser » il y a « muse » ! Donc prendre du plaisir, se laisser aller, ne pas trop réfléchir à ce qu’on écrit. Écrire le plus possible chaque jour. Se donner une discipline d’écriture. Depuis que j’ai recommencé vraiment à écrire, je consacre chaque jour un moment à l’écriture. Et certains jours, je peux y passer jusqu’à dix heures. Je passe de la poésie à un billet d’humeur à l’écriture de mon roman. Donc écrire le plus possible, écrire de tout, ne pas se cantonner à un seul créneau. Prendre du plaisir. Oser et oser encore. Prendre le dictionnaire aussi quelquefois et s’amuser avec les mots qui se ressemblent. Parfois prendre un vers d’un poème, d’une chanson s’en inspirer et laisser libre cours à la suite, peut-être que cette amorce va disparaître. Se laisser porter par les mots. Et puis lors de la relecture, du retravail du texte, ne pas s’empêcher de barrer certaines choses si on ne les aime plus. Mais je conseille de tout garder. Ne jamais jeter quoique ce soit.

Vous allez participer en juin à la troisième édition du festival de poésie « La Tour Poétique » organisé par l’association « Apulivre » . Un mot sur cette association et ce festival?

J’ai participé la première fois au festival de la Tour Poétique en juin 2023. C’est mon amie Karima Kerboua qui m’a proposé de m’y inscrire et je la remercie beaucoup. J’y ai rencontré beaucoup d’autres personnes qui sont à présent des amis : vous Amar Benhamouche et Hacen Lefki, mais aussi Rachida Belkacem, Arwa Ben Dhia, Angelique Leroy, Leila Elmahi, Fatima Chbibane, Patricia Jouault, Pascal Perrot, Consuela Arriagada, Frederic Fort, Alain Pizerra… Je trouve qu’il est hyper important de rencontrer des poètes dont l’écriture est déjà reconnue comme d’autres encore dans les balbutiements de la poésie. J

‘estime qu’il est tout aussi important d’écouter les productions des autres, de les écouter attentivement et puis de prendre sa place et dire devant les autres son œuvre. Oui j’aime ces moments où on se sent ensemble. Pour cela, je pense que certains malheureusement n’ont pas encore compris que la poésie n’est pas nombrilisme…

L’Association Apulivre a eu une excellente initiative en créant le festival de la Tour Poétique ainsi que d’avoir créé d’autres évènements notamment la journée poétique de Yennayer. J’adhère à cette volonté de réunions. Nous en avons vraiment besoin à notre époque. C’est aussi très important de promouvoir la poésie. En fait, ce que j’aime dans ce festival de la Tour Poétique à Paris, tout comme en Belgique dans le Marché de la Poésie à Virton ou les moments poétiques à Anderlecht ou à Uccle, pour ne compter que ce à quoi je participe, c’est comme une pierre qu’on lance à la surface de l’eau et qui fait des ricochets. C’est ça en fait le but qui est important dans ce que propose l’Association Apulivre par exemple, c’est de faire ricochets et que l’onde de choc soit de plus en plus importante et qu’il y ait de nouvelles choses qui se créent parce que notre monde a besoin de beauté, a besoin de réhabiliter sa sensibilité. Selon moi, l’intuition est primordiale.

La poésie et l’intuition sont intimement liées et se renforcent mutuellement. La poésie aide à avoir confiance en soi en développant son intuition. Je parlais de provoquer des ricochets, des ondes de choc… eh bien, si je n’étais pas venue l’an dernier à la seconde édition de la Tour Poétique, je n’aurais pas rencontré toutes ces personnes que j’ai évoquées précédemment. Outre les liens d’amitié, la Tour Poétique a permis de développer, d’amplifier l’idée qu’Ana Lina et moi avions déjà : créer des petits moments poétiques mais ceux-ci seraient certainement restés intimistes. Or, ce dimanche 19 mai 2024, le premier festival de Paris Poésie a eu lieu au Café de Paris dans le 11ème arrondissement. Et c’était une très belle réussite. L’association Apulivre peut s’en enorgueillir tout autant que Jose Mangano avec ce qu’il a initié à Bruxelles puisque même si Paris Poésie diffère, ses mentors l’ont permis.

Je vous remercie beaucoup pour ces espaces points de départ de créativité.

Merci beaucoup d’avoir répondu à mes questions ! Un mot pour conclure ?

Je répondrai comme dans une précédente interview : il est important d’oser, d’oser faire des choses qu’on n’a jamais faites, d’oser sortir des sentiers battus. Ce verbe »oser », avoir de l’audace, sortir de sa routine, sortir de son train-train, de son confort, aller vers l’aventure… Ce verbe « oser », je le trouve exceptionnel. Oser aller vers soi et la poésie permet cette audace.

Entretien réalisé par Amar BENHAMOUCHE

Amar Benhamouche
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