Tilyuna Su : de l’altérité à l’empathie

Tilyuna Su : de l’altérité à l’empathie

Du pressentiment naissait l’empathie, de l’empathie une douleur, et de la douleur une compassion, une larme sous la paupière et un cri comme un tonnerre. À chaque silence, son langage ; à chaque langage, un message. D’un chapelet de mots peint de notes de musique adaptées à ses thèmes, la sensibilité émouvait et avertissait en se réceptionnant dans son ensemble cousu de soins attentifs telle qu’elle était inspirée, évoquée et invoquée par son auteure, Tilyuna Su (Souad Chibout, de son vrai nom). En tant que témoin et victime des excès et injustices qui se perpétuaient, elle demeurait, néanmoins, là, tapie dans l’ombre, réceptive, la blessure dans l’âme, prompte à agir discrètement face à ce qui l’entourait et l’harassait, ses doigts sur les cordes de son mandole, lui à acquiescer, et elle à se révéler. Le temps passait et son travail s’accomplissait contre vents et marées en gravant la pérennité de sa résistance face aux usures et les souffles contraires. Seule, certes, mais entourée du positif qui l’émerveillait de l’intérieur. Tout ce qui se dissimulait poliment et humblement par la bonté de sa nature, réapparaissait élogieusement en faisant honneur à la lutte de son vrai combat, celui entamé volontairement dans le silence et véhiculé scrupuleusement dans l’ombre, à l’abri des projecteurs et des utopies virtuelles. Réticente, consciente et prudente, elle savait se protéger en ne se montrant que lorsque la nécessité l’obligeait.

Elle veillait en accompagnant les étoiles de son univers comme elle se levait tôt en restant fidèle aux aurores qui perçaient de ses horizons. Soutenue par la force de son verbe et sa bonne volonté, elle dénonçait en jugeant sévèrement les décisions galvaudées injustement par le pouvoir factice à l’encontre de sa culture autochtone comme elle frayait des chemins lumineux à ses semblables, femmes et hommes, jeunes et moins jeunes, nomades du désert ou sédentaires à l’intérieur ou à l’extérieur de la Kabylie et de toute l’Algérie. Ceux-là livrés à eux-mêmes dans des pérégrinations équivoques. Ceux-là enfermés dans leurs cercles de pauvreté, sociale et morale, humiliés doublement dans leur honneur. Ceux-là tombés dans les rets du régime en cherchant à apprivoiser leurs ombres déformées et méconnues même à leurs yeux. Ces générations qui se succédaient en renouvelant par naïveté leurs espoirs à mesure que les mentalités évoluaient car elles aimaient profondément leur pays, mais à chaque fois, elles se heurtaient au même obstacle en se sentant perdues dans son brouillard imposé. L’oligarchie, le népotisme, la corruption et l’archaïsme d’en haut étouffant l’espérance et la confiance d’en bas. Face à l’omnipotence de ces forces du mal et à la même litanie, leurs âmes tronquées se cherchaient en tentant de trouver une panoplie de remèdes pouvant les extirper de leurs marasmes quotidiens. Le pays qui les a accompagnées dans leurs évolutions physiques s’engouffrait de plus en plus dans le néant en emportant leurs jeunesses et leurs espoirs au fond de ses crevasses. Les rêves enterrés, les regards flottant dans l’irréel et les pas guidés par le doute et le hasard, rien ne venait les seconder face à ce sort manipulé et voulu par un système morbide décidé à se maintenir, l’unique depuis l’indépendance. Oui, cette indépendance clonée par un charlatanisme des temps modernes. Cette soi-disant délivrance ornée de couleurs bâtardes en prostituant la crédibilité des générations et des générations amoureuses de leur terre chérie.

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Que peut-on espérer des carences d’un régime qui ne veut pas se régénérer ? Qu’attendre du baiser mortel d’un mamba noir ? Des péripéties stériles et des espoirs déçus comme récompense aux sans voix ; des formes géométriques sur terre se tenant à peine sur leurs jambes frêles, et d’autres perdues dans des mers, entraînées par les courants de la mort. Tilyuna Su en sait des choses. Elle les vit dans sa Kabylie. Elle les subit comme son Algérie. D’un œil, elle suit l’enchaînement de ses textes, de l’autre celui de ses notes de musique, la tête orientée vers la lumière qui l’attirait et l’épanouissait. En s’effaçant, elle confie sa docilité à son art dans l’accomplissement du reste. Jamais elle ne se laissait berner par les aléas imposés de la vie et de ce que celle-ci lui refusait, au contraire elle s’abandonnait en s’aventurant au-delà de ses rêveries, sa conscience en alerte face aux débordements tous genres que causaient l’égoïsme politique et l’erreur idéologique. En s’accrochant à l’espoir et en se dressant face à ce qui la freinait, elle renvoyait l’image et le courage d’une femme sortant ses griffes, un exemple et une féminité dans un reflet envié par la discrimination prônée par le machisme et le sexisme. En chantant l’éducation, l’égalité et la tradition dans leur modernité par la beauté de son art, elle se propulsait en gardant le cap, celui de demeurer maîtresse de son destin. Ainsi exigeait d’elle l’amour qu’elle témoignait intrinsèquement à son art, la passion dans l’âme et le corps comme le sujet qui suivait en épithète, parfois dans l’harmonie, parfois dans le conflit.

Tilyuna Su s’évertue en composant comme elle ponctue ses textes en les peaufinant, l’esprit en éveil et la transparence comme un aiguail. On apprend beaucoup de ses paroles rebelles à l’image de l’homme qui apprend curieusement des habitudes instinctives de son animal domestique : lui qui était maître, le voici dépendant de ce qui le dépassait. Quand elle évoque Tamazight, c’est la voix de son cœur qui la met en exergue ; quand elle sculpte son verbe, c’est l’encre de ses yeux qui apporte sa couleur. De l’art dans l’art dans ses gestes créatifs et dans cette façon de deviner nos pensées en les exprimant comme nous souhaitions qu’elles soient. La catharsis au degré voulu apporte ses fruits, l’émotion extériorisée et la pensée libérée. L’écriture et la musique sont dans son âme, elles continuent à lui faire aimer la vie comme elle nous invite à aimer la nôtre. La nouvelle « Asikel » parue en 2016 aux éditions Achab a frayé le chemin à d’autres projets, et l’écho encourageant renvoyant des ondes positives est là dans l’espoir qu’elle nourrissait par son espoir. Ses deux albums, « Igugem nnaqus » et « Lfusi lfusi », sortis récemment aux éditions Ifri Music, sont une invitation à la délectation où sont convoqués poésie et mélodie, bonté et altérité, amour et paix pour tous les continents.

Mohand-Lyazid Chibout (Iris)

Chibout Souad
Musique

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