Saïd DERAMI : la grandeur du sacrifice

Saïd DERAMI : la grandeur du sacrifice

"Il apparaît de temps à autre sur la surface de la terre, des hommes rares, exquis, qui brillent par leurs vertus, et dont les qualités éminentes jettent un éclat prodigieux, semblables à ces étoiles extraordinaires dont on ignore la course, et dont on sait encore moins ce qu’elles deviennent après avoir disparu : ils n’ont ni aïeux ni descendants ; ils composent seuls toute leur race." (La Bruyère, écrivain français, 1645-1696).

A toi, jeunesse de mon pays, je veux te parler comme à un frère, parce que je crois qu’au-delà des mots et des actes, il y a l’amour. Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on rend des honneurs publics à la mémoire des hommes extraordinaires. On a reconnu depuis longtemps qu’il fallait conserver le souvenir des grandes vertus après qu’elles avaient quitté la terre ; et l’on a jugé même qu’on ne pouvait prendre un temps plus favorable pour les célébrer, que ces moments d'incertitude, de délinquance politique et de fatalisme où les louanges ne sont plus sujettes à l’envie. Aussi n’y a-t-il rien qui semble plus humain et plus méritoire que de pleurer nos amis quand la mort nous les ravit, de justifier publiquement les larmes qu’ils nous font répandre et de chercher plutôt notre consolation dans l’éloge de leur mérite que dans l’oubli de leur perte.

La faveur de mon récit découle sans doute de notre conformité de rêves et d'idéal. Mais la pertinence de cette raison est corroborée par des considérations plus personnelles. A l'affectueuse et profonde estime que m'inspire mon éminent ami et camarade Said Derami, s'ajoute le sentiment de profonde gratitude pour celui qui portait, qui était, la quintessence même, la moelle de notre combat.

Il y avait, dans un de ces petits villages de Kabylie suspendus aux flancs du Djurdjura un homme si humble et si sage que tous les jeunes et l'ensemble des anciens admiraient. Il était le fils que tout père aurait aimé enfanter et l'homme que tout enfant aurait aimé avoir comme père. Tous se souviennent de lui comme d'une douce chaleur intérieure et d'un goût plus vif de se dévouer. Il appartenait au cœur de tous et c’est une chance pour nous d’avoir dans nos mémoires son image que chacun peut aimer à distance, et dont il peut recevoir une pure exaltation dans sa vie.

Légitime et très vive est donc mon ambition d'honorer au mieux sa mémoire. Cependant, je n'en mesure pas moins les embûches, tant est périlleuse la prétention de saisir tous les linéaments de sa personnalité aussi finement structurée, tant il était un être délicat et un esprit panégyriste soucieux d'analyse cartésienne. Puis-je compter pour satisfaire à ma tâche sur la richesse, la noblesse et la fécondité de sa vie et de sa carrière unanimement appréciées et admirées.

Pour ceux qui ne le connaissent pas, il est un enfant oracle. Nos plus beaux villages pourraient envier à Mesloub, dans la région de Mekla, l’honneur d’avoir donné le jour à Said Derami ; il y naquit le 29 juin 1947.

Orphelin de père dès l'aube de sa vie, il reçut de sa vénérable mère ces tendres soins que l’enfance paye de tant de plaisirs et ces premières leçons qui préparent l’esprit à recevoir toutes les autres, notamment celles prodiguées par les courbatures de la pauvreté et par l'école de Jules Ferry.

Sa fréquentation du lycée Amirouche, après le collège d'At Yenni, l’amena à se lier d'amitié avec les principaux animateurs de ce qui allait devenir, dans le début des années 70, la mouvance berberiste de Ben Aknoun, ce qui a fortifié son amour pour sa culture brimée et pour sa langue maternelle niée et réprimée.

A son âge adulte, il s'est totalement investi dans le Mouvement Culturel Berbère où il a été un militant discret mais particulièrement actif. Il a toujours été un batailleur vigilant mais d'une efficacité exceptionnelle à ce jour unanimement reconnue. Il s'est volontairement libéré de toutes obligations conjugales pour s'engager corps et âme dans le combat identitaire et démocratique. Accablé par les malheurs de son pays, il a toujours cherché à réchauffer les espoirs de son peuple en des jours meilleurs.

Il a puisé ses compétences et forgé ses convictions aux meilleures sources de l'époque : Agraw Imaziɣen, Mouloud Mammeri et toutes les facettes riches et variées d'une cuture millénaire qu'il savoure avec avidité comme toute la jeunesse de son temps. Il recherchait par conséquent toute participation active aux manifestations culturelles, qu'elles soient littéraires, artistiques ou autres et qui servaient bien entendu de tribunes politiques. Son goût éclairé pour l'Histoire de son pays, son culte inné pour la vérité et la justice ont toujours ému sa sensibilité esthétique autant que son amour profond du terroir natal.

Cette période a profondément marqué l'âme de Said Derami et forgé en lui ce fervent patriotisme qui, tout au long de sa vie, rayonne de sa personnalité et de son parcours.

Il est opportun de rappeler ici les dangers réels et permanents qui guettaient ces militants dont l'engagement brave une dictature servie par des séides qui poursuivaient sans relâche ni scrupules ceux qu'ils qualifient de "contre-révolutionnaires".

Aujourd'hui, nous mesurons peu ou pas du tout l'angoisse de leurs familles, l'obsession d'une vie clandestine dans un climat de persécution et de répression tous azimuts, de perquisitions inopinées, la permanence des arrestations arbitraires, des tracasseries administratives et des vexations policières impuissantes cependant à fléchir la foi patriotique de cette jeunesse qui exalte les espérances de la patrie trahie.

Lorsque, plus tard, il se consacre à son parti, le RCD à la naissance duquel il a activement contribué, il met en œuvre ses brillantes facultés de dirigeant altruiste et convaincu, tant par sa vaste culture que par les dimensions de son éloquence. Sa collaboration à la vie, aux travaux et aux actions de sa famille politique était des plus assidues. Membre de la direction, organisateur hors pair, il s'est acquitté de sa fonction avec un scrupule et un jugement uniques qui recueillaient toujours l'audience attentive de ses collègues. La distinction et l'autorité avec lesquelles il assurait sa tache restent présentes à nos mémoires ; autorité empreinte d'une courtoisie et d'une honnêteté de tous les instants mais aussi d'une pondération et d'une prudence inquiètes de respect et de précision. Sans doute le pragmatique qu'il était resté en toute chose incline-t-il davantage à l'analyse profonde des facteurs en présence et il contribuait de ce fait à la sagesse et à l'équilibre nécessaires à toute la vie du groupe. Il donnait à son parti un dynamisme singulièrement révérencieux et communicatif, dirigeant les débats avec le rare prestige que lui confère son charisme et ses compétences. Ses talents didactiques, l'aisance et le style de son verbe que certaines circonstances rendaient plus incisif, font de lui, avec cette intelligence lucide, un orateur persuasif et un contradicteur redouté à la sensibilité très vive.
Toutes ces qualités intellectuelles, morales et politiques dont il est juste de rappeler la haute valeur, ne le cèdent en rien aux critères élevés de sa personnalité humaine.

C'est que Said Derami possédait à un haut degré cet esprit de finesse cher à toute intelligence habile à tout comprendre, une élégance naturelle faite de délicatesse et de droiture morale éprouvées. Apôtre d'une éthique fraternelle au service de ses semblables, toujours dominé par un profond humanisme, par un grand souci de la peine des hommes, par cette générosité du cœur qui seule fait les êtres de valeur, il accordait, avec une intense proximité, le plus grand intérêt aux doléances de chacun et les épreuves d'autrui le touchaient avec une grande sincérité.

Par sa riche culture, diverse et nuancée, ses hauts mérites d'homme, de militant et de patriote, Said Derami imposait à tous, amis comme adversaires, estime, considération et sympathie.

A ce labeur ardent et incessant, son état de santé va très tôt réagir par des signes de fléchissement et la mort a pu lui imposer sa loi quand le destin est venu brutalement, le 21 janvier 93 à l'âge de 46 ans, mettre un terme à sa féconde vie.

Mon plus que frère, mon compagnon de lutte, toi le grand patriote, qu'il est vraiment prématuré ton ultime voyage de l'autre côté du miroir !

Tu fus le guerrier intrépide, le chevalier intraitable, le vaillant justicier qui combattait l'injustice et la barbarie avec le mot pour unique glaive. J'ose espérer que la génération montante reconnaitra ta bravoure et ton nom sera inscrit en lettres de feu parmi ceux de la constellation de notre amaziɣité.

L'ardente envie de te pleurer me tient à la gorge, la douleur m'étrangle, elle se mêle à la colère, aux sombres sentiments de la vengeance qui me taraudent car pour moi et pour tant d'autres qui t'aiment tant, ta mort prématurée - tout comme celle de Mustapha Bacha, Siam Mehdi, Said El Hadj Djillali, Matoub Lounes, Haroun Mohamed, Rachid Chaker, Muhend U Yehya et tant d'autres - est injuste. Mais la mémoire de nos ancêtres nous inspirera le jour venu justice car ton combat, votre combat, fut noble et juste.

Tu demeures le saint patron de toutes les âmes harcelées par la maladie, la prison, l'injustice et toutes les détresses physiques ou morales. Par ta propre douleur, tu n'as ménagé aucune minute de ton temps ni aucune goutte de ton énergie pour dissiper la douleur de ton peuple chosifié.

Mon frère, mon camarade, donnes à nos hommes politiques ton bon sens et transmets leur un peu de ta probité et de cette clarté qui te permettait de surprendre et d'écarter les erreurs; inspire à notre jeunesse le gout et la passion de la vie, de la vertu et de la fidélité ; à nos paysans le goût et la passion de la terre ; à nos ouvriers le goût et la passion du travail bien fait ; à tous le gout et la passion de la dignité, de l'humilité, de la gratitude, de la compassion, de la fraternité, de la liberté et du progrès.

C'est là la suprême leçon qui se dégage de ta noble existence et de ton sacrifice constant aux exigences chevaleresques de l’honneur. Leçon profitable à tous les hommes, à tous les temps et pour toutes les difficultés de la vie humaine. Que l'assurance de la fidélité que notre génération se doit de garder à ta mémoire reste pour l'éternité un réconfort et un adoucissement.

Mais j'ai bien peur qu'il soit bien superflu d’in­sister sur le prix de l’honneur quand on parle devant un auditoire de ...

Yahia Hider

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