Lui, c'était quelqu'un

Lui, c'était quelqu'un

Entre lui et nous, vingt ans maintenant. Et un train de retard.

25 juin. On avait pris rendez-vous ce jour...Avec lui. Pour battre le rappel. Rallier son énergie à la nôtre. Pour s'ancrer à nouveau dans son testament, lui refaire le serment. Arrimer nos espoirs à son combat, lui, le piston de nos engins. Lui, le lion, le battant, l'infatigable combattant. Nous, peuple illégitime drapé dans la peur et les conventions. On ne demande pas grand chose, nous. Par peur. Par pudeur. Par honneur. On ne nous accorde pas grand-chose à nous, par mépris. Par indignité. Par désintérêt.

Mais lui, l'effronté, l'éhonté, le briseur de règles, il se moque de la reconnaissance de l'état et de  l'ascension sociale. Ses rapports avec la République sont d'une autre teneur:  affront,  sommation, revendication et dénonciation. Et en quelques années, il était devenu la bête noire de la République qui n'avait rien de démocratique et qui se moque des abîmés, des cabossés de la société, des différences et des minorités. Entre lui et le pouvoir, ça pouvait finir n'importe comment. Mais jamais d'aliénation.

Entre lui et nous, vingt ans maintenant. Et un train de retard.

Pour ceux qui s'en souviennent, le pouvoir avait criminalisé sa revendication. Et ses chansons. Pendant longtemps, on nous disait qu'il était l'exemple à ne pas suivre. Nous, les bons, les mesquins, les ignorants. Lui, l'insolent, il nous chauffait à blanc avec des déclamations. Avec des slogans. Avec des chansons. Malheur à nous les bons éléments. Et nous, on avait mis des plombes pour comprendre qu'on ne voulait pas de lui pour son ton énervé, pour ses mots qui égratignaient, pour ses coups de gueule, pour ses coups de sang qui disaient les vérités.

En ce temps-là, ses mots étaient vains face à notre inertie. Parce que nous avions peur de ses convictions absolues, de ses démons si obsédants ! Et ses mots étaient si éloquents, détonnant face à la haine et l'indifférence du système.

Le pouvoir a tout contre l'homme. Contre l'idole. Contre l'artiste. Contre le poète. Le pouvoir n' aime que nous, pour notre simplicité. Pour notre silence, Pour notre adhésion.  La République est populaire: elle aime les enfants qui la reconnaissent et sont à la hauteur de ses déconfitures, de ses pourritures, de son racisme, de son fascisme. Lui avait répondu non. Un non déterminé, réfléchi, assumé.

Entre lui et nous, vingt ans déjà. Et toujours un train de retard.

Nous avons fait encore de ce 25 juin une occasion pour redéfinir le combat. Et le courage. Et l'héroïsme. Et la détermination pour aller plus loin. Lui, nous a laissé des mots à murmurer, à ébruiter, à colporter. Des mots dits avec fulgurance en contre-pied avec nos silences: Ne jamais abdiquer, ne jamais reculer, ne jamais capituler. Rappel pour nous, qui abandonnons trop vite.

On s'est retrouvé ce 25 juin. On est venu de partout. A travers les routes.  A travers les champs. A travers les villages. A travers les maisons. On a cherché des raccourcis dans le temps. Dans la vie. Dans nos déroutes. Dans nos certitudes. Dans nos espoirs.

On est venu ce 25 juin visiter sa dernière demeure au détour d'une route. On a dansé sur sa musique. Avec ses photos en étendard. Il y a eu beaucoup de gens, des voitures, des caméras, des fleurs, des chants. Et des émotions.

Depuis cet autre très lointain 25 juin, les avortements, les désillusions, les rêves et l'espérance se sont succèdès, rythmés par les découragements, les emprisonnements et quelques aboutissements: des petits pas, des petits acquis et de grandes convictions.

Il est peut-être mort, le poète, mais il a laissé le rêve. Il est peut-être mort, le combattant mais il a semé en chacun de nous ce pour quoi ils l'ont tué. Et la conviction de pouvoir y arriver.  Ses colères, ses appels, ses coups de sang ont eu mille échos et des milliers de garants. Regardez-les, ces enfants qu'il n'a jamais eus, quels sacrifices n'auraient-ils pas faits pour le ressusciter?

On se retrouvera tous les 25 juin. Devant ce mausolée. Pas pour pleurer. Pas pour prier. Mais pour s'y ressourcer.

L'hommage a été sublime. Le poète a eu le pouvoir de changer le cours de l'Histoire. Il nous a défriché le chemin qu'on va suivre.

Entre lui et nous, vingt ans maintenant. Et des convictions. Mais aussi des interrogations. Et des mensonges. Et des soupçons de trahison.

Vingt ans. Et toujours un train de retard par rapport à lui

Katia Bouaziz

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Commentaires

Soumis par Yiwen n At vu Ɣerḍan (non vérifié) mar 31/07/2018 - 21:26

Prière de transmettre ça aux journalistes DZ et autres.
Quand il était là, bien vivant, vous (les journalistes) n'osiez pas écrire ne serait ce qu'un mot en sa faveur. Maintenant qu'il est mort, l'on lui envoie des tonnes de fleurs. Même ceux qui l'ont tué viennent le pleurer, tout en essayant de le tuer, encore et encore !
Matoub vous inspire maintenant ? Vous dites oui à ces revendications ?
Alors, commencez à ne plus utiliser le mot Maghreb, et battez vous pour que sa langue soit officielle avant tout autre langue importée.
Ça, c'est juste le strict minimum.
Je n'en rajoute pas, parce que je perdrais mon temps.
Même ce post risque de ne pas être publié.

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