Le village Kabyle, un territoire en quête de reconnaissance

Le village Kabyle, un territoire en quête de reconnaissance

La politique algérienne en matière d’aménagement du territoire a volontairement confondu dans le discours et dans les faits le concept du développement régional et régionalisme, sceptique à  tous ce qui fait allusion à la région, le pouvoir a opté depuis l’indépendance pour une ligne stratégique de développement uniformisé sans pour autant  réussir à réduire les disparités régionales et encore moins assurer un développement harmonieux du territoire.

Les conséquences de ce choix de développement  qui ne tient pas compte des spécificités régionales sont assez visibles et nul ne peut les contester.

En théorie, la stratégie de développement de tout territoire sert à mettre en valeur et exploiter au mieux ses potentialités d’une part et limiter les inconvénients de ses contraintes d’une autre part, les stratégies et les orientations suivies en Algérie pour le cas de la Kabylie en particulier,  objet de cette contribution, semblent déroger à cette règle.

Le retard visible de développement dont souffre  la  région aujourd’hui , peut s’expliquer entre autres, par l’inadéquation des stratégies suivies depuis l’indépendance par rapport à ses caractéristiques et spécificités géographiques, physiques, historiques et sociologiques qui font d’elle un espace homogène avec ses atouts et ses contraintes.
Les spécialistes ont  peut-être remis  en cause ou critiqué  globalement les choix ou les politiques de développement affectées  sans pour autant se pencher sur un une question essentielle, la place qu’occupe le village en tant que espace  dans les politiques d’aménagement du territoire en Algérie.

Il est opportun de rappeler que la  Kabylie compte plus de 2000 villages et c’est la majorité de la population Kabyle y vit, ce qui fait  qu’on ne peut  pas parler de  la Kabylie  sans évoquer le village qui  constitue une cellule de base dans l’armature  territoriale de la région  or, cette spécificité, qui  n’est pas la moindre,  n’est pas prise en compte dans sa totale dimension.

Comment ?

Les politiques d’aménagement s’appuient sur des outils que l’on appelle instruments d’aménagement, des schémas ou des plans directeurs qui dessinent les orientations avec des recommandations d’aménagement  à cours, à moyen et à long terme, en Algérie nous avons essentiellement , les PAW à l’échelle de Wilaya ( Plan d’Aménagement de Wilaya) au niveau des communes on trouve  les PDAU (Plan Directeur d’Aménagement et d’Urbanisme) et le POS (Plan d’Occupation du Sol)  qui se définit comme un  plan de détail, document juridique réglementaire qui fixe les règles et les modalités d’urbanisation ou d’occupation du sol à l’échelle d’une localité.

Ces derniers sont censés être les plus concernés par la problématique mais en réalité, ils sont destinés au chef-lieu de commune,  quant aux  villages, ils ne sont pris en considération que dans une dimension démographique et statistique, le nombre d’habitant, le nombre de ménage et autres données  utiles pour l’estimation des besoins  de la commune en matière des équipements de base (établissements scolaires, salle de soins de la commune.)

Le développement ou l’aménagement du village dépend donc essentiellement de la volonté  de ses habitants organisés autour de la structure traditionnelle Tajma3t, un organe de décision participative censé régler entre autres, les problèmes liés à l’aménagement du village.

De ce fait, les villageois  kabyles sont livrés à eux même, à l’exception des équipements ou infrastructure de base, comme l’école, routes, réseau d’électricité, gaz tout récemment pour certains villages réalisés par les autorités,  tout le reste est à la charge des habitants qui, non seulement ils financent les travaux par leurs contributions obligatoires mais  aussi par leur participation directe à la réalisation des travaux organisés généralement dans le cadre des compagnes de travaux obligatoires (Ticemliyin).

Bien que les Kabyles  sont volontaires et très attachés à leurs villages en tant qu’espace et lieu de leur vie mais, mais la prise en charge de toutes les problématiques liées à l’espace villageois, s’effectue jusque là d’une manière aléatoire et spontanée et parfois naïve  qui consiste à répondre à l’urgence par des actions correctives ou réparatrices, on répare les routes abîmées, on rénove des ruelles et les fontaines on nettoie, on improvise des décharges…etc.

Il faut rappeler que la Kabylie avec ses 2000 villages représente l’une des zones montagneuses  les plus denses au monde en matière de l’occupation humaine, donc un écosystème fragile et à la proie des contraintes naturelles  d’une part et d’un développement anarchique et sauvage de l’autre part.

Quelques questions s’imposent à  l’heure où les conséquences d’une évolution démographique et de toutes les mutations générées par une économie de consommation  commencent à atteindre leurs limites :

Le village restera t-il éternellement géré de cette manière aléatoire ?

Les politiques d’aménagement continueront toujours à ignorer le village en tant qu’espace en le privant d’un plan directeur d’aménagement spécifique ?

Aujourd’hui il y a des villages en Kabylie  avec une taille ou un nombre d’habitant supérieur à celui de certaines villes ou chefs lieux de  communes, est-il normal qu’ils ne soient pas dotés d’un instrument ou d’un plan d’aménagement ?

Un plan d’aménagement spécifique pour un village, une nécessité absolue

Si le village ne connait pas une dynamique comparable à celle d’une ville, cela ne justifiera pas le fait de le sous- estimer ou de l’ignorer, car c’est un territoire soumis aussi à une évolution dans le temps et dans l’espace, un cadre de vie qui n’est pas à l’abri des mutations, sa reconnaissance  en tant qu’espace est primordiale et cela passe par sa dotation d’un instrument ou un plan d’aménagement officiel  et adapté pour en finir avec la gestion aléatoire qui ne peut plus faire face aux nouveaux défis.

Un plan d’aménagement villageois inspiré de la méthodologie suivie dans les PDAU  basée sur des études techniques multidisciplinaires et réalisé en concertation étroite avec les habitants, constituera un support de développement local et participatif par excellence;

En effet, il permettra de recenser les potentialités et les ressources de chaque village afin de mieux les exploiter, de mieux connaître ses contraintes afin limiter voire éviter leurs impacts et leurs inconvénients;
- Assurera un aménagement réfléchi avec une  projection des actions à court, à moyen et à long terme ;
- Il fixera les règles d’occupation du sol et limitera par conséquence certains litiges qui sont souvent à l’origine des tensions et des conflits entre les villageois ;

Enfin, il obligera les autorités à assumer et assurer la réalisation des actions planifiées comme elles le font à l’échelle des villes ou des centres urbains depuis la nuit des temps pour que la justice soit rendue aux ruraux.

Lyazid Chikdene

Diplômé en Aménagement du territoire et protection de l’environnement USTHB, Alger 2001, Université Paris VIII 2005.

* Peinture : Lyazid Chikdene - Les villageois face au feu

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Commentaires

Soumis par Aqli da (non vérifié) lun 18/06/2018 - 18:00

Une analyse scientifique, lucide et intelligente . même le cabinet du ministre de tutelle n'est capable d'avoir un tel regard objectif. merci aussi pour cette illustration ... beaucoup plus parlante

Soumis par Hemmu (non vérifié) jeu 05/07/2018 - 07:30

Pourquoi attendre toujours des reconnaissances et des prises en charge par l'Etat algérien? Pourquoi ne pas restaurer et mettre en œuvre l'esprit d'autonomie qui anime les Kabyles? Pourquoi les assemblées de Wilaya de la Kabylie (en attendant l'assemblée de la Kabylie) ne prennent pas en charge les spécificités de leurs territoires, pourquoi les Maires de Kabylie ne conçoivent pas et ne mettent pas en œuvre leurs plans de développement local...? Il faut cesser d'en appeler à l'Etat algérien car celui-ci n'interviendra en Kabylie que pour la détruire. C'est ce que l'on voit depuis la création de cet Etat en 1962! Hemmu.

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