Entretien socio-politique autour du média Kabyle.com

Entretien socio-politique autour du média Kabyle.com

Dans le cadre de ses études en troisième année à Sciences Po Grenoble, Roman T., étudiant franco-kabyle, a décidé de travailler sur la culture kabyle et la préservation de celle-ci à travers les médias, les associations notamment chez la diaspora en France et au Canada. 

Il essaye de s’intéresser le plus possible aux enjeux politiques de la Kabylie, notamment à travers le MAK.

Nous partageons avec vous l'entretien sociologique auquel nous avons participé pour cette étude.

Pourriez-vous me donner des informations sur vous : où êtes-vous né ? Où avez vous passez votre enfance (parcours scolaire)? Quel est votre lien familial avec la culture kabyle ?

Stéphane ARRAMI : Je suis né en Picardie où j’ai passé mes 6 premières années d’enfance. Mon père est originaire de la région de Oued Amizour en Kabylie. Je n’ai pas eu la chance de le connaître de son vivant. Enfant naturel, né de parents libres, j’ai été légitimé par le nouveau compagnon de ma mère, tunisien. Ne pouvant rester en France, ma mère a dû le suivre et c’est ainsi que me suis retrouvé en Tunisie.

J’ai suivi une scolarité à l’école française puis au lycée Pierre Mendès France de Tunis. Bac B en poche, libéré, sans retour possible, je me suis retrouvé à Lyon où j’ai suivi des études en Sciences du Langage & Information Communication à l’université Lyon 2. J’ai beaucoup écrit sur les liens familiaux qui me rattachent à la culture kabyle.

J’ai consacré de nombreuses années à tenter de retrouver mon père, par le biais d'une recherche dans l’intérêt des familles où l'administration ma répondu n'importe quoi, par des investigations jusqu’aux retrouvailles avec ma famille en Charente Maritime. L’identité kabyle et nord-africaine est prédominante dans mon existence. Arabisé de force, je consacre du temps à l’apprentissage de ma langue kabyle. Ma participation à la communauté kabyle est venue très vite en parallèle de mes études. Ma première prise de contact avec la militance berbère s'est faite avec Abdoulahi Attayoub à Lyon. Les encouragements de vrais militants qui reconnaissaient la qualité de mon engagement ont été nombreux dès le début !

Sur le web, certains jaloux ou qui ne partagent pas mes idées ont publiquement désestimé ma kabylité, mon originalité, agissant dans l’anonymat pour la plupart, me traitant au passage de « kabyle aprocryphe », salissant ma réputation en ligne, ce qui a aussi maintenu ma détermination.

Je compte écrire un livre autobiographique sur ce parcours, des amis me le demandent aussi.

Aujourd’hui, quel est votre métier ? Où vivez-vous ? Travaillez-vous de manière bénévole ou non pour le média Kabyle.com ?

Cela fait 28 ans que je vis à Lyon maintenant. Je suis formateur d'adultes dans les métiers du digital et de l’informatique.

Je m’occupe de Kabyle.com en tant que micro-entrepreneur, sous le nom Citywizz Communications, durant mon temps libre. Autour de mon activité de freelance lancée en 2010, j’ai aussi créé un portail d’info Lyon Info lyoninfo.fr et Amazigh24.com rattaché à Kabyle.com.

Je peux dire que Kabyle.com me prend beaucoup de temps et englouti toutes mes économies. C’est un travail au quotidien pour le maintenir en vie d’autant que le compte Adsense, la principale source de revenus du site a été coupée au mois d'octobre dernier par Google sans explication. Je gère seul la technique, le community management, l’éditorialisation du site où je m’appuie sur les contenus générés par les utilisateurs.

De ce fait, Kabyle.com n’a plus les moyens suffisants pour faire travailler un correspondant en Kabylie comme cela a été le cas pendant plusieurs années. D’ailleurs un seul correspondant et un animateur de site cela devient trop léger pour maintenir un média comme Kabyle.com où les attentes sont nombreuses et la concurrence plus importante.

Au final, je travaille plus que bénévolement pour la cause avec Kabyle.com sans en retirer de réels bénéfices sinon beaucoup de tracas mêlés à la satisfaction du pionner, la rage de vaincre et le satisfecit de l’obstination. C'est un réel bonheur de regrouper autour de moi des personnes sincères, animées par la même envie de faire valoir nos droits, de montrer le meilleur de nous en tant que Kabyles.

Quand est-ce que Kabyle.com a été créé ? Par qui ? Quel est l’objectif du média et qui sont ses principaux lecteurs ? (diaspora, kabyle algérien..)

J’ai fondé Kabyle.com d’abord seul, présenté d’abord comme projet de fin d’études en 3e cycle à l’ICOM. J’ai été recruté ensuite par Webcity dont le dirigeant a permis que j’héberge le site sur l'un de ses serveurs dédiés avec une bonne bande passante dans les années 97-98. En mai 1999 j’ai perdu le nom de domaine Kabylie.net et j’ai dû alors trouver une autre appellation. C’est ainsi qu’a été trouvé Kabyle.com après une nuit blanche de cogitation et de recherches.

L’objectif était essentiellement d’affirmer la présence kabyle sur le net, de créer du lien. Le chat et le forum Vbulletin ont constitué les premiers espaces communautaires du web. Nous étions au début des années 2000 en concurrence frontale avec Beur FM plutôt algérianiste et l’on peut dire que la première friction intra-communautaire est venu des salons de chat où il m’a fallu modérer les ultras identiaires des deux bords sur nos espaces et les serveurs IRC.

Nos lecteurs étaient principalement en France, à Paris puis la tendance s’est inversée, aujourd’hui la Kabylie représente 70 % des personnes connectées à notre site. Nous touchons toutes les couches de la société, principalement des personnes avec un bon niveau d’études, cultivées, intéressées par la politique et les aspects culturels, des hommes, plutôt dans la tranche d’âge 35-55 ans.

En 2002 j’ai tenté de constituer une association autour de l’AKFI. En 2003 avec un membre j’ai été enclin à créer une sarl pour renforcer le média. Le site a existé pendant 10 ans avec ce statut. J’ai mis fin à l’entreprise en 2014 passant trop de temps à m’occuper de la comptabilité et voyant le peu de revenus générés transformés en charges. Je considère qu’il est du rôle de l’État français d’aider les projets culturels venant des français d’origine kabyle, de subventionner les journaux comme les nôtres, ouverts, non sectaires, non communautaristes, qui garantissent la pluralité et participent à la vitalité de la francophonie.

Kabyle.com n’est l’organe d’aucun parti politique, notre vocation est politique dans le sens large du terme, dans sa vocation sociétale.


Est-ce important pour vous d’avoir des médias kabyles ? qui parlent de la situation en Kabylie mais aussi de sa culture ?

Plus nous sommes nombreux et plus nous serons pris au sérieux et plus nous diluons les cibles. La réalité est que les enfants de Kabyles de France ont vu leur espace d’expression se restreindre. Les kabylophones par les nouvelles vagues de migration ont pris l’ascendant. Ils occupent majoritairement les ondes, si bien que les Kabyles de France qui s’expriment en français sont les nouveaux invisibles, les nouveaux inaudibles, Kabyle.com a offert une tribune qui manquait. La responsabilité vient principalement des politiques éducatives, des carences d’un enseignement du kabyle en France volontaire, discriminante, disproportionnée comparé à l’arabe, de nous-même aussi car nous avons laissé des coordinations, des médias tv et associations s’emparer de nos réseaux à des fins privatives.

Le lien avec la Kabylie est plus difficile qu’il y paraît. Un voyage en Kabylie coûte autant qu’un aller retour Lyon-New-York. Les opposants au pouvoir sont inquiétés, profilés, fichés et inquiétés de diverses manières. L’algérianisation et l’islamisation de la Kabylie touche aussi nos ressortissants qui se retrouvent étrangers dans leur propre pays, dénigrés : arnaques diverses vis à vis des « enfants d’immigrés », divergences de perceptions, une Kabylie en proie à une prostitution mentale et coloniale.

Néanmoins, nous devons nous réjouir que chacun puisse devenir son propre média aujourd’hui. Nous pouvons désormais entrer dans une nouvelle étape de communication, établir de nouveaux partenariats, envisager des co-créations, repérer et valoriser les personnes méritantes, qui répondent le mieux à nos valeurs.

Il est important que les Kabyles puissent enrichir un média repère, touchant des cibles francophones à l’international, tel que Kabyle.com facile à trouver, à mémoriser, dont la réputation est très bonne (Klout score > 50,…), qui a aussi fait ses preuves.

Il nous faut équiper médiatiquement tous les Kabyles du monde, renforcer les liens entre nous c’est aussi le projet de l’association Amazigh Connect qui viendra je l’espère appuyer Kabyle.com.

Comment définiriez vous la culture kabyle ? par rapport à la langue ? sa cuisine ? les systèmes démocratiques dans les villages ? sa littérature (Mammeri) ou ses autres artistes ?

La culture kabyle est un enrichissement perpétuel de son socle créatif ancestral qui trouve sa source en Kabylie. Chaque kabyle se doit d’offrir un livre, un cd, un tableau, une œuvre par mois autour de lui, d’aider à faire vivre cette culture, d’aider celles et ceux qui sont dévoués au monde immatériel et la richesse apportée au monde par ses modes de pensées.

La langue kabyle existe, résiste, je l’entends de plus en plus au quotidien en France, il faut développer ses lexiques, créer des cours en ligne, c’est d’ailleurs notre volonté de faire émerger des moocs, de faire connaître et fédérer les enseignants.

Quant à cette autre nourriture spirituelle qu’est la cuisine, car ce que nous mangeons reflète aussi ce que nous pensons, elle ne peut qu’être valorisée que si nous savons la protéger. Même le couscous est aujourd’hui menacé de devenir un met d’un soit-disant « Maghreb Arabe ». Quels plats mangeaient nos princesses et princes kabyles, le peuple de Kabylie à telle ou telle époque ? Si nous ne pouvons y répondre, redevenons dignes des Takfarinas, Firman et développons notre propre gastronomie.

La littérature kabyle regroupe des milliers des livres aujourd’hui. Le droit à l’information et à la documentation doivent prévaloir et nous devons faire en sorte que des organismes de conseil veillent à cette promotion, qu’elle puisse se faire sous la contrainte des juridictions internationales en matière de diffusion du patrimoine culturel.

Nous devons aider les nouveaux auteurs car les rares ouvrages que l’on trouve en bibliothèques, médiathèques sont emprunts d’une idéologie et d’une islamisation des consciences, ne serait-ce que sur le choix des prénoms de protagonistes des œuvres les plus célèbres. Il est vital de nous réapproprier nos légendes, nos héroïnes et héros méconnus, de transmettre les contes comme le fait si brillamment Shamy Chemini, pilier parmi nos contributeurs à Kabyle.com. Les nord-africains citadins connaissent davantage les contes de Jha qui viennent d’Orient plutôt que leurs propres histoires, leurs propres enseignements. Les fonds documentaires sont davantage ouverts au monde byzantin, arabo-oriental, financés pour certains par l’Arabie Saoudite, il est grand temps d’agir.

Souvent, la jeunesse berbère parle d’un peuple berbère transnational, qui dépasse les pays et les frontières, êtes-vous d’accord ? Peux-t-on confondre un kabyle et un chleuh par exemple ?

Avec l’Internet, les actions numériques qui se sont ouvertes vers les autres nations amazighes ont amplifié cet idéal de réunification de la Tamazgha, sa refondation renforçant cette unité sur l'ensemble de ses pays. Nous pouvons constater dans le même temps un renforcement des actions locales au bénéfice du global. C’est une arme de communication utilisée par l’Anavad qui a compris l’intérêt de prendre le contrôle de marches en Kabylie, en France, au Canada là où les partis infiltrés par le pouvoir algérien ne pouvaient pas suivre dans la même proportion de militantisme. La trans-nationalité n’est pas un espoir, c’est un fait historique, un processus sur le long terme. La Kabylie libre est en tout cas un véritable espoir, un objectif réaliste, atteignable, spécifique, temporellement défini sur deux ou trois générations. Le drapeau confédéral est un acquis, une bataille gagnée auprès de l’opinion internationale. Tout le monde ou presque connaît le drapeau amazigh. Kabyle.com s’est inscrit dans cet esprit de poursuite de la décolonisation de « Tamazgha » dès ses débuts. C’était d’ailleurs le point fort du site.

Il n’existe pas un peuple amazigh mais des peuples amazighs dont font partie par exemple les Imuhars, les Guanches. Il existe un peuple kabyle appartenant à une civilisation commune amazighe. La Kabylie est constituée à mes yeux de plusieurs régions, la langue kabyle étant ce qui nous relie au pays. Ce territoire linguistique est remis en cause par la politique de dépeuplement, d’installation de populations, mise en place par le pouvoir algérien.

Un pays ne peut exister sans frontières et il en faudra pour la Kabylie pour contrôler sa stabilité démographique, protéger ses richesses détournées par d’autres, se défendre en cas d’agression.

Ces frontières ne sont pas des murs et aideront à décloisonner les barrières instaurées par les Etats actuels. A ce niveau je peux avancer que les Etats-Unis d’Afrique du Nord renforceront les échanges et supprimeront les vices d’un nationalisme arabo-islamique exacerbé où nous aurons à créer une armée de défense commune.

Sur la question peut-on confondre un chleuh et un kabyle, d’un point de vue physique, il est difficile de différencier deux frères, du point de vue de l’appartenance culturelle des divergences se constatent sur le terrain. Il existe peu de fêtes, de concerts où nous nous retrouvons tous. Les internautes chleuhs connaissent, apprécient Kabyle.com. L’engagement, le degré d’aspiration à d’indépendance n’est pas le même.

Que pensez-vous du MAK et des aspirations indépendantistes/fédéralistes ? Est-ce que ce serait la meilleure solution pour la Kabylie sachant que l’Etat algérien ne semble pas considérer le peuple kabyle ?

De mon point de vue le MAK a compris que le fédéralisme nous mènerait à l’impasse dans un contexte peu propice aux idées démocratiques. Il a réussi à occuper des lieux d’interlocution, de structurer une forme organisée politique crédible sur la scène internationale. Nous nous sommes réalisés aux mêmes moments, avec des liaisons nombreuses dans nos situations et réalisations.

Le nom est à changer, l’Anavad est bien plus porteur. S’il arrive dans son processus de développement à s’inscrire dans une logique d’éducation populaire, de consultation et de consentement plus nette, il gagnera le coeur de la majorité population ce qui est encore loin d’être le cas en Kabylie.

Kabyle.com a su garder son indépendance et sa neutralité par rapport à ce mouvement. Nous conservons un attachement commun aux idées d’indépendance des peuples sans Etats, tels que les Bretons, les Savoisiens, les Basques, les Catalans et tant d’autres. La Kabylie n’a d’autre vocation a être elle-même, nous combattons le même jacobinisme prédateur et le même autoritarisme qui a pris racine depuis les invasions romaines de la Gaule celtique et de la Kabylie numide en -40 avant J.-C.. La greffe n’a jamais prise.Nous défendons le droit à être libres, à ne pas être assimilés, à donner une nouveau regard et une nouvelle scène d’observation de la Kabylie, à alerter des offensives, des violations des droits de liberté de conscience et d’expression des Kabyles. Nous sommes de facto en tant qu’acteur médiatique au coeur de l’action politique dans l’espace de visibilité de cette lutte. J’ai conscience que les enjeux et le rôle de Kabyle.com sont considérables. J’essaye de maintenir ce média, cet oppidum, si nécessaire en médiatisant aussi les actions de l’Anavad, en arrondissant les angles, dans un état d’esprit rassembleur conforme à notre ligne éditoriale.

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