Emergence du fait amazigh, une chance pour l’Afrique du Nord

Emergence du fait amazigh, une chance pour l’Afrique du Nord

Une autre organisation de l’Etat qui prenne en compte les régions et leurs particularismes aurait permis certainement de faire l’économie de la violence par une territorialisation des questions spécifiques.

L’hétérogénéité est le propre de toute société humaine. Il n’y a pas une seule communauté au monde qui soit totalement uniforme et toutes les tentatives visant à créer une nation homogène ont lamentablement échoué.

L’Afrique du Nord, dans son ensemble, produit à la fois d’un modèle de gestion centraliste lié à la puissance coloniale et d’une idéologie arabo-islamique, aura cumulé toutes les tares et ses gouvernants ne pouvaient échapper à la tentation de perpétuer cet état de fait, qui garantit le maintien des intérêts des dominants.

La vérité de l’Etat-nation s’est alors imposée à tous les citoyens qui ne sont plus que des individus atomisés, sans liens de solidarité de groupe autre que le dévouement à une hypothétique nation dont il faut épouser les symboles et intérioriser le discours.

Depuis quelques décennies, un nouveau regard s’impose sur l’organisation de la société humaine. Une organisation qui tienne compte de la part de subjectivité et de sensibilité qui sont en chacun de nous, notamment celles concernant les questions identitaire, culturelle et identitaire. Ce phénomène est mondial et l’Afrique du Nord ne peut échapper à la règle.

Dans cette région du monde qui est la nôtre, la construction de mythes fondateurs, à contre-courant de l’histoire, visant à construire un imaginaire «sur mesure» et à fabriquer un peuple nouveau ne fait qu’exacerber une tension déjà très grande, creusant un peu plus le fossé qui sépare les populations arabophones des populations amazighophones.

Une autre organisation de l’Etat qui prenne en compte les régions et leurs particularismes aurait permis certainement de faire l’économie de la violence par une territorialisation des questions spécifiques. Cela permettrait aux «minorités» ou considérées comme telles d’être les acteurs de leur propre histoire et de participer, ainsi, à celle d’une nation qui n’écrase pas le citoyen au nom de l’unicité et de l’uniformité. La paix et la cohésion sociale sont à ce prix.

Le réveil identitaire

L’Afrique du Nord est une région charnière entre l’Occident, l’Afrique et l’Orient qui aurait pu jouer un rôle déterminant. Mais face aux changements du monde moderne, elle n’a pas pu démarrer et a mal réagi aux défis de l’avenir. La menace qui y plane est aujourd’hui réelle. Instabilités politique, sociale et culturelle sont le lot dont elle a hérité. La démocratie est une chimère. Les institutions sont en décomposition. Les structures se délitent à grande vitesse. La régression s’installe rapidement, y compris et surtout au niveau des mentalités et au niveau des valeurs fondamentales.

C’est dans ce contexte que depuis quelques années s’est amplifiée la prise de conscience identitaire et linguistique des populations qui ont le plus souffert de la marginalisation. Autrement dit, les Imazighens opprimés et ostracisés dans toutes les nations qui composent Tamazgh, cet «existant historisque».

Dans ce réveil identitaire, chaque pays a eu son propre rythme mais déjà dans les années 1920, on songeait à un combat unitaire contre la colonisation (Etoile Nord-Africaine). Déjà s’esquissait l’idée de nation à construire en faisant appel au génie propre au pays, loin de toute idéologie arabo-islamique.

Amar Imache, le secétaire général de l’ENA face «projet Blum-Violette», affirmait que «le premier gouvernement à forme républicaine et démocratique fut institué en Kabylie pendant qu’en France et ailleurs on ignorait ces mots». Malheureusement, un projet vite enterré par la grâce de Messali et son mentor Chakib Arslane.

La question de l’amazighité va être plus explicite en 1949 avec la crise dite berbériste et depuis la contestation n’a pas cessé de progresser (une pause a été toutefois respectée durant toute la guerre d’indépendance pour sauvegarder l’unité des rangs). Au Maroc et en 1930, le Dahir berbère fut adopté (en accord avec celui qui devait devenir Mohamed V et immédiatement dénoncé par Chakib Arslane.

Quand bien même il participerait d’un calcul politique, il répondait néanmoins à une réalité sociale. Dans toute l’Afrique du Nord, les autochtones s’autogéraient par le droit coutumier et ceux qui en appelaient à la justice française étaient couverts d’opprobre. L’arabisme naissant excluait toute attache avec un monde autre que celui de ses concepteurs. Comme en Algérie, c’est dans les années 1930 que l’idéologie arabo-islamique a commencé à prendre sérieusement place dans la société marocaine.

Et comme en Algérie, l’amazighité a été renvoyée en marge. Les Arabo-Andalous, comme on aime à les appeler au Maroc, et à leur tête Allal El Fassi, ont eu un rôle certain dans la mise à l’écart des Imazighens renvoyés dans le monde rural. En Algérie comme au Maroc, l’arabo-islamisme porté par les autorités après les indépendances a fini par exacerber les mécontentements des populations amazighophones, niées dans leur culture et leur langue, dans leur propre pays.

Le Printemps amazigh est venu mettre à nu, en 1980 à Tizi Ouzou, l’ostracisme et l’oppression subis par des populations qui ont porté la révolution (notamment kabyles et chaouies) et qui, à dire vrai, n’ont pas eu la reconnaissance à laquelle elles avaient légitimement droit. Au Maroc, la crise sociale autant qu’identitaire ne pouvait qu’entraîner un vaste mouvement de contestation/revendication qui a débuté déjà du temps du roi Hassa II.

La puissance du mouvement amazigh qui a suivi, en Algérie comme au Maroc, une même trajectoire a abouti, dans ces deux pays, à des acquis non négligeables grâce principalement à un vaste réseau associatif, aux universitaires et à des intellectuels qui ont pensé et porté le mouvement avant qu’il ne soit totalement popularisé. Des acquis payés parfois au prix du sang, qui sont aujourd’hui devenus irréversibles.

Dans les deux pays, l’identité amazighe tant niée est reconnue, la langue amazighe est officielle (même s’il faut mettre un grand bémol), l’enseignement a pénétré le système éducatif (avec les insuffisances et contraintes que l’on sait), des symboles identitaires importants sont reconnus (c’est le cas de Yennayer en Algérie et il est à parier qu’il le sera dans quelque temps au Maroc), des Instituts de recherche sont dédiés à la langue et civilisation amazighes, avec l’IRCAM au Maroc, le HCA et le CNPLET en Algérie, même s’ils sont conçus au départ comme «structures d’intégration/récupération».

Plus important encore, la parole s’est libérée et le processus de désaliénation s’est enclenché. Dans ces deux pays, loyauté et fierté identitaire ont repris leur place.

Par contre, il ne faut pas oublier que la loi organique, dont on ne connaît pas le contenu, se fait attendre dans les deux pays.
En Algérie, l’Académie amazighe devrait voir le jour incessamment mais des questions de fond se posent : sera-t-elle autonome ? Les exigences matérielles et financières seront-elles à la hauteur ?

Un coefficient de réparation historique sera-t-il appliqué pour combler le retard pris sur la langue arabe ? L’encadrement aura-t-il les qualités de compétence et de militance obligatoires pour une telle mission ? Nous ne sommes malheureusement pas dans les secrets des dieux pour y répondre.

Dans les autres pays, Tamazight avance aussi

La Tunisie, proche de l’Orient et largement influencée par le mouvement des «jeunes Turcs» ne viendra à la question amazighe que bien plus tard même si, il faut le préciser, les Tunisiens n’ont jamais fait de complexe sur leur origine amazighe. Déjà dans les années 1930, Habib Bourguiba prônera une Tunisie indépendante et laïque.

Une République résolument moderniste pour tous les Tunisiens sans distinction de race et de religion, faisant ainsi rupture avec les mouvements arabo-islamistes orientaux et leur affidé (le Mouvement destourien traditionnel tunisien). Et même s’il n’était pas spécialement promoteur d’une quelconque amazighité, dans un discours prononcé le 15 août 1970, il fait remonter l’histoire de la Tunisie à Jugurtha.

Depuis la chute de Benali, la prise de conscience amazighe s’est révélée. Un mouvement de revendication a pris naissance et commence à prendre de l’importance. Quoique numériquement minoritaires, les amazighophones se sont rapidement organisés en une dizaine d’associations (qui enseignent tamazight) et s’inscrivent dans la démarche supranationale.

Si la revendication essentielle est, pour reprendre un responsable du mouvement, «d'officialiser tamazight en Tunisie dans une vision globale nord-africaine… délivrée de l'idéologie arabo-islamique» il est, d'ores et déjà, exigé une Académie, des chaires d’enseignement de langue et civilisations amazighes, et un enseignement de la langue amazighe dès le primaire et dans toutes les villes de Tunisie. Comme en Algérie, l’enseignement est un fait accompli, puisque des citoyens assument bénévolement cette charge.

Le cas de la Libye est assez particulier. Ce pays, qui doit son nom au peuple Lebou, des Amazighs de l’Antiquité, est malheureusement plus connu par son «guide» Mouammar El Gueddafi, un nationaliste arabophile qui n’a pas laissé le moindre espace de liberté aux amazighophones libyens.

Ces populations ostracisées feront bruyamment irruption lors des révoltes de 2011, affichant avec force leur amazighité. Ils participeront puissamment à la chute de la Jamahiriya d'El Gueddafi, mais ne trouveront aucune grâce aux yeux des nouveaux décideurs du CNT (Conseil National Transitoire) dont un membre les désignera comme «une menace à l’arabité de la Libye». La mort d’un tyran n’est donc pas la fin de la tyrannie pour cette partie du peuple de Libye accusée de «loyauté à la langue culture et identité des ancêtres».

Malgré tout, et là est le miracle, un mouvement puissant de défense de l’amazighité s’est immédiatement construit dans un contexte douloureux. Ils affirment bruyamment et avec force leurs revendications qui rejoignent celles des pays plus avancés en droits amazighs. Un Haut-Conseil à l’Amazigjité a été mis en place, une télévision amazighe diffuse des programmes en tamazight et couvre toute l’Afrique du Nord.

Il faut ajouter qu’un militant, Othmane Bensaci, membre fondateur du Congrès mondial amazigh, a occupé un poste important au sein du CNT, fruit d’un rapport de force. Les Touareg du Sahel ont de manière générale une conscience identitaire forte qui tient à l’utilisation quotidienne de la langue au fait de posséder un alphabet propre, le Tifinagh, ainsi que des traditions et coutumes particulières.

Poussée à la marge, cette communauté amazighe continue d’exiger depuis de nombreuses années (y compris par les armes au Mali) une autonomie de gestion dans leur espace naturel. Sur le plan linguistique, le français demeure la langue officielle et donc la langue de l’administration de l’Etat. Les langues nationales, quant à elles, sont naturellement utilisées dans la quotidienneté.

En Espagne, les locuteurs amazighophones sont majoritaires, mais pour des raisons encore inexpliquées, tamazight ne jouit pas encore d’un statut équivalent au basque ou au catalan, bien que la régionalisation le permette théoriquement. Ceci dit, il n’existe aucun article formel sur la langue dans le statut d’autonomie. Mieux, la loi autorise les autorités des régions et communautés autonomes de légiférer sur le statut des langues parlées en son territoire.

Cela est déjà mis à profit à Mellila pour prétendre au statut de langue co-officielle à côté du castillan.
Les îles Canaries, bien que la langue amazighe n’ait pas de réalité sociale, le mouvement amazigh, au nom de l’historicité, a pris de l’ampleur depuis plusieurs décennies au point d’accueillir le Congrès mondial amazigh à Ténérife en 1997.

Des cours de langue et de grammaire sont dispensés, l’utilisation du Tifinagh est devenue courante et le guanche a remplacé l’espagnol pour les toponymes. Le Z amazigh et le drapeau amazigh sont devenus des symboles de fierté et de loyauté identitaires. L’oasis de Siwa (en Egypte) a vécu en autarcie pratiquement jusqu’en 1984.

Les 30 à 40 000 Siwis qui y vivent sont restés en marge de la vie politique égyptienne parce que littéralement abandonnés par les autorités égyptiennes. Ces amazighophones ont gardé une organisation sociale similaire à celle de toute société amazighe avec son droit coutumier. Malgré leur isolement, les Siwis se sont fait connaître auprès des autres amazighophone d’Afrique du Nord et semblent adhérer aux démarches prônées, celles de préserver langue, culture et identité propres dans le cadre de Tamazgha.

Malgré des avancées intéressantes bien que très insuffisantes, le scepticisme demeure. En effet, toutes les Constitutions continuent de définir l’Afrique du Nord comme pays arabe. Les «officialités» de la langue amazighe en Algérie et au Maroc sont sous-tendues par des calculs politiques qui rappellent tristement une certaine «paix des braves».

La réalité est que la quasi-totalité des pays d’Afrique du Nord ont été colonisés par La France (en dehors de la Libye) qui a inspiré nos constituants avec comme devise : «Une nation une et indivisible, une langue unique, une culture et une religion». Les choses ont un peu évolué, mais cette formule reste globalement opérante.

Seul, en fait, le changement de la nature de l’Etat peut résoudre la question de l’égalité citoyenne. L’Etat-régions répond à l’exigence d’une gestion moderne de la cité. Ce modèle d’Etat aura, en outre, la particularité de s’ouvrir sur l’Afrique du Nord en tant que supra-nation et sur la Méditerranée pour une universalité bien comprise.   

Mouloud Lounaouci

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